La panthère se redresse et va lentement s'étendre auprès de sa maîtresse sans cesser de me regarder de travers.
«C'est un agneau, une colombe», ajoute Torkan khanoum en saisissant l'animal à pleins bras et en le poussant sur moi comme elle ferait d'un jeune chat. La Petite-Rose n'a pas de sympathie pour les chrétiens et répond à mes timides avances par des grognements. A la vue de ses blanches quenottes je me sens prise d'une folle envie de gagner un logis plus sûr, et de mettre mon pauvre moi à l'abri d'un jeu de patte ou d'un coup de dent; je n'en témoigne rien cependant et j'applaudis, sans avoir parfaite conscience de mes actes, aux talents de société d'Ourida. Cette aimable bête sait donner la main, se rouler sur le dos en rugissant et en montrant toutes ses griffes, puis faire patte de velours, lécher les mains de sa maîtresse et s'asseoir enfin sur un coussin en personne qui s'apprête à prendre part à la conversation.
Ourida ne brille pas seulement par son intelligence: sous les taches brunes de son pelage tressaille un cœur sensible et reconnaissant.
Il y a trois semaines, le vieux cheikh, sentant sa fin prochaine, voulut quitter les tentes où il avait passé l'été et rentrer à Felieh. Le départ fut précipité, on espérait revenir bientôt au campement: bref, la panthère fut laissée au soin de son gardien. D'abord elle ne fit que pleurer et gémir, puis elle refusa toute nourriture et montra les crocs aux domestiques. Cet état de colère allant tous les jours s'aggravant, le gardien lui mit une chaîne de fer au cou et la ramena à Felieh, où elle donna, en revoyant sa maîtresse, les démonstrations de la joie la plus folle. L'affection d'Ourida pour Torkan khanoum n'a rien de particulier: les panthères des bords du Karoun et du Chat el-Arab, si sauvages et si dangereuses quand elles vivent en liberté, s'apprivoisent très vite et s'attachent à l'homme avec autant de fidélité que le caniche le plus soumis.
L'admiration que m'inspirent les incontestables qualités de cœur des fauves en général et d'Ourida en particulier ne m'a pas empêchée d'éprouver une véritable sensation de bien-être en sortant de l'andéroun. Ma belle hôtesse a voulu me remettre elle-même sur le chemin du biroun et me faire visiter au passage le jardin qui s'étend sur les bords du Tigre tout le long de l'habitation. En traversant le village, j'ai été frappée de l'attitude de la population en présence de la favorite. Telle vivrait une reine au milieu de sa cour: hommes, femmes, enfants se précipitaient sur ses pas, baisaient les bords de ses vêtements ou le sceau monté en bague qu'elle porte au doigt, et lui souhaitaient, comme l'avaient fait tantôt ses compagnes du harem, santé, paix et bonheur. Torkan khanoum a accueilli les hommages de ses esclaves avec l'attitude superbe d'une souveraine blasée sur de pareils témoignages de respect, et nous sommes entrées dans le jardin. Les bananiers, les palmiers, les orangers sont si épais et si touffus qu'à travers leurs branches on ne voit même pas le ciel. Il n'y a ni pelouse, ni allée, une herbe étiolée par la privation d'air et de lumière tapisse le sol, tandis qu'au-dessus de la tête et à portée de la main se présentent des oranges de toute taille et de toutes qualités, les unes petites et très vertes, les autres énormes et couvertes d'une peau jaune pâle.
LE SUPÉRIEUR DU COUVENT DES ALEAKHS DE TÉHÉRAN. (Voyez p. [531].)
Ces dernières, produites par un arbre originaire des Indes, le pamplemousse, sont, paraît-il, inférieures aux petites oranges du pays, dont Torkan khanoum a bourré mes poches après avoir mis dans mes bras un des gros fruits que j'avais regardés avec envie.
Chargée de butin, j'ai repris le chemin du biroun, non sans me retourner de temps en temps afin de m'assurer que la Petite-Rose n'allait pas éclore sur mes talons. Je viens de mesurer mon orange: elle a cinquante-deux centimètres de circonférence. Cette opération faite, je l'ai ouverte. Sa chair est d'un beau rouge sang; les quartiers, posés sur une assiette, ont toute l'apparence de côtes de melon; le goût est amer, mais une légère addition de sucre le corrige aisément.
Après le déjeuner nous avons rendu au canot à vapeur notre visite quotidienne. Nous l'avons trouvé abandonné. Au retour, Marcel a rencontré le cheikh et lui a demandé s'il songeait à faire mettre le bateau en bon état.