—Mon andéroun est en effet bien mesquin en comparaison de celui de mon voisin le cheikh de Kara Sala, qui contient cent quarante khanoums de tout âge et de tout pays: mais il est bien nombreux si je songe à la tranquillité de mon existence.»
Cette visite terminée, le vieil intendant m'a offert de me conduire dans le harem de son maître. J'ai accepté avec empressement la proposition. Après avoir traversé une suite de terrasses d'inégales hauteurs, de pièces désertes, de talars inhabités, je suis descendue dans une cour exiguë entourée de chambres d'une extrême pauvreté. Dans l'une d'elles, qui n'était ni blanchie à la chaux ni meublée de tapis, était étendue une femme vêtue de noir. C'est la favorite du cheikh défunt; en signe de deuil, elle a abandonné l'appartement aéré qu'elle occupait pendant la vie de son mari, pour se confiner au fond de ce triste réduit.
Torkan khanoum, après avoir fait allusion au malheur qui l'a frappée, quitte son lit de tiges de palmier et me prie de la suivre jusqu'aux appartements du premier étage, car elle ne peut, ajoute-t-elle, me recevoir dignement en un lieu consacré au chagrin et à la tristesse; puis elle frappe dans les mains: plusieurs servantes accourent et reçoivent l'ordre d'aller prévenir le harem de mon arrivée.
Le salon officiel est meublé comme toutes les pièces de réception du biroun, de tapis, de coussins, de pendules en simili-bronze, de fleurs artificielles abritées sous des globes de verre. Nous étions à peine assises depuis cinq minutes que plusieurs femmes entrent successivement, s'avancent vers Torkan khanoum, la baisent au front en lui souhaitant paix, santé et bonheur, et vont s'accroupir en rang d'oignons, le long des murs, après s'être saluées de la tête les unes les autres. Cette cérémonie glaciale évoque dans ma pensée de lointains souvenirs de pension. La mère abbesse recevant ses nonnes ne montrait pas plus de dignité que la favorite du vieux cheikh accueillant les hommages de ses compagnes. Les bonnes sœurs, non! les épouses régulières et irrégulières de cheikh Meuzel sont vêtues de longues chemises de laine noire tombant jusqu'aux pieds, et d'amples pantalons froncés autour de la cheville. Torkan khanoum porte sur la tête un fichu de gaze noire qui, après avoir encadré sa figure, tourne autour du cou. Ses compagnes ont la même coiffure, mais le dernier pli du voile est ramené sur la bouche et couvre toute la partie inférieure du visage. Le type des jeunes khanoums est élégant; elles sont grandes, bien faites et savent se draper avec un art ou une coquetterie incomparables dans leurs vilains sarraux. Pieds, mains, front, sont couverts de tatouages bleus figurant des circonférences séparées par des barres horizontales; enfin le nez, percé de trois trous, est privé en ce moment des anneaux chargés de pierreries qui le parent d'habitude, mais que les jeunes femmes ont enlevés depuis la mort du vieux cheikh.
CHEIKH MEUZEL KHAN.
Le type singulier de Torkan khanoum, son nez vierge de perforation, la facilité avec laquelle elle traduit en arabe toutes mes paroles, sa première question, «parlez-vous russe?» m'avaient fort intriguée; au retour, j'ai demandé à mon guide des renseignements sur son aimable maîtresse. «Elle est Circassienne, m'a-t-il répondu. Mon maître l'acheta à Constantinople il y a une quinzaine d'années, l'éleva au rang de favorite, et n'a jamais cessé de lui témoigner une grande affection, bien qu'elle ne lui ait pas donné d'enfants. Torkan khanoum est fort instruite; elle a appris à lire et à écrire à Tiflis, et parle aussi bien le persan et l'arabe que le turc et le russe. Son influence est immense; non seulement elle dirige la maison du khan, mais même la tribu: du vivant de cheikh Djaber toutes les affaires importantes étaient traitées par son intermédiaire, et si la paix, toujours bien difficile à maintenir dans un andéroun aussi nombreux que celui du cheikh de Felieh et de ses fils, règne chez nous, c'est qu'aucune femme n'a jamais contesté son autorité et méconnu la droiture de son jugement.»
Une remarque singulière: les domestiques mâles pénètrent dans le harem sans scandaliser les khanoums et sans qu'elles tentent même de se voiler le visage. Comme il y a loin de ces appartements aux andérouns si rigoureusement fermés des Persans de race aryenne!
23 novembre.—Je suis encore toute saisie au souvenir de ma seconde visite à Torkan khanoum. Je mettais la meilleure volonté du monde à admirer une épouvantable robe de moire antique que la favorite avait fait tailler à Bagdad, quand un rugissement sauvage retentit à mes côtés: je me retourne et me trouve nez à nez avec une magnifique panthère.
«Venez ici, Ourida (Petite-Rose)», s'écrie Torkan khanoum.