Un homme dans la force de l'âge, aux traits superbes mais à la physionomie sévère, s'avance le premier; il précède un jeune garçon de dix-sept à dix-huit ans, dont le type fin et délicat décèle l'origine arabe; tous deux portent de longues robes, des abbas et des turbans noirs sans aucun ornement. Ce sont cheikh Meuzel et son plus jeune frère, en grand deuil de leur père. Ils sont suivis d'un bel éphèbe préposé à la garde et à l'entretien du kalyan.

CHEFS ARABES DANS LA MAISON DU CHEIKH DE FELIEH. (Voyez p. [522].)

Avant de rentrer dans son appartement, cheikh Meuzel se dirige vers la pièce où nous sommes assis. Les salutations d'usage échangées, il prend les lettres dans lesquelles Çahabi divan le prie de faciliter à mon mari l'entrée en Susiane, et déclare qu'il est heureux de pouvoir mettre à notre disposition une chaloupe à vapeur. Elle nous conduira en remontant le Karoun jusqu'au barrage d'Avas, distant de Dizfoul de cinq étapes. Malheureusement l'embarcation n'est pas en bon état. Notre hôte s'est engagé à la faire réparer et a bien voulu assurer à Marcel que son plus grand désir était de nous garder à Felieh aussi longtemps que nous nous y plairions.

Cheikh Meuzel, comme je m'en étais doutée en pénétrant dans son habitation, est le chef de l'une des plus puissantes tribus de l'Arabistan. Il peut lever en moins de quinze jours dix mille toufangtchis armés d'excellents fusils américains, et possède un navire à vapeur et de nombreux kachtis darya (grandes nefs semblables aux navires du Moyen Age) qui portent aux Indes les denrées de ses immenses terres. Il n'aurait pas dû hériter le titre et la fortune de son père, mais le chah, usant en cela de son droit absolu, l'a confirmé dans toutes les prérogatives du vieux cheikh au détriment d'un frère aîné qui vient de prendre la fuite. Tous ces détails m'ont été donnés par le sous-gouverneur de l'Arabistan, venu ici, j'imagine, pour négocier le prix du firman qui régularisera cette situation. Je dois ajouter, à l'honneur du nouveau cheikh, qu'il paraît doué d'une vive intelligence et que tous les chefs des petites tribus soumises à son autorité sont unanimes à se féliciter de la décision royale.

22 novembre.—Meuzel est venu ce matin nous faire une longue visite. Deux passions très pardonnables et deux tourments bien légitimes agitent son cœur.

Il aime à la folie les chevaux et les belles armes, et se désole à l'idée d'envoyer son dernier frère à Téhéran. Le roi a témoigné le désir de se charger de l'avenir de ce jeune homme, mais en réalité il veut le conserver comme un gage de la fidélité de son vassal. La séparation est d'autant plus douloureuse qu'Allah, et c'est le dernier chagrin de notre hôte, n'a pas béni les multiples mariages de son serviteur et ne lui a point accordé d'héritier.

«Combien de femmes avez-vous donc? ai-je demandé au cheikh au moment où il s'apprêtait à nous quitter.

—Dix.

—C'est maigre: complétez au moins les deux douzaines, ai-je repris en riant.