Je suis à Venise, mais dans une Venise tropicale, au ciel sans nuages, aux maisons perdues sous des touffes de palmiers géants, d'orangers couverts de fruits, de bananiers aux larges feuilles, d'acacia nilotica aux fleurs embaumées. Tantôt les maisons plongent brusquement dans le canal, tantôt au contraire elles sont bordées d'un quai étroit; des barques élégantes, plus légères encore que des gondoles, sont amarrées devant les portes des plus belles habitations. A mes pieds, de la verdure, des fleurs, des fruits, des eaux calmes et brillantes; au-dessus de ma tête, le firmament avec ses scintillantes et innombrables escarboucles!

La barque accoste. Après avoir traversé une place couverte d'une halle qui abrite de grands tas de blé, entre lesquels circulent des gardiens munis de lanternes, les guides frappent à la porte du consulat; il est grand temps de trouver une chambre close et de nous débarrasser de vêtements aussi mouillés par la rosée que si nous avions fait un plongeon dans le canal el-Acher, afin d'échapper aux agents de la quarantaine.

4 décembre.—Suivant qu'on visite Bassorah à marée haute ou à marée basse, on traverse un paradis ou un réseau d'égouts. Quand je suis sortie ce soir, les canaux étaient à sec: les eaux, en se retirant, avaient laissé à découvert des boues infectes et des détritus de toute espèce; les belems, entourés d'ordures, ressemblaient à des épaves échouées sur la vase; des odeurs miasmatiques envahissaient l'air et faisaient oublier le charme des palmiers et des bosquets d'orangers.

A l'infection consécutive au flux et au reflux des eaux, aux chaleurs humides et très intenses du climat, causes premières de l'insalubrité de la ville, il faut en joindre une troisième, due à l'incurable apathie de l'autorité turque. Les digues du Tigre s'étant rompues il y a quelque soixante ans en amont de Bassorah, les eaux inondèrent la plaine et formèrent un marécage immense, alimenté tous les ans par les crues hivernales du fleuve. Depuis cette époque néfaste, la fièvre sévit pendant toute l'année et décime la population. Allah kerim! ce n'est peut-être pas un grand mal.

Si l'archéologue ne trouve rien à glaner dans les rues d'une ville relativement moderne, le coloriste est mis en joie par l'animation des bazars grossièrement édifiés, mais encombrés d'une population aux costumes bariolés. Les Turques substituent au tchader des Persanes l'izza, grande pièce de soie bleue, rose, blanche, jaune, rayée d'or ou d'argent. Sous l'izza apparaissent parfois la chemisette de gaze brodée de lourdes fleurs métalliques, la petite veste ronde, la grosse ceinture fermée par deux énormes demi-sphères d'or enrichies de pierreries et les bottes en cuir canari qui nous sont apparues à Bouchyr pour la première fois. Les Arméniennes ont adopté les jupes à traîne taillées à la mode franque, et balayent de leurs plis mal drapés les rues uniformément poudreuses de la ville. A l'exemple des musulmanes, les chrétiennes ne sortent jamais à visage découvert: les unes jettent sur leur figure un voile de crin noir, les autres des mouchoirs de soie colorée. En revanche elles montrent avec orgueil à l'œil curieux des passants leurs bijoux les plus éclatants attachés sous l'izza à la racine des cheveux, ou les plaques incrustées de roses et de mauvais brillants dont elles parent journellement leurs poignets et leur poitrine. Quant à leur chaussure, elle heurte les yeux d'une façon si désespérante, qu'il faut posséder un grand fond de générosité pour pardonner aux élégantes de Bassorah des bottines bleues ou vertes à boutons de cuivre ou de cristal, produits caractéristiques du Royaume-Uni.

Si les dames chrétiennes ont abandonné une partie de l'ajustement national pour adopter les modes franques, les hommes ont fait le sacrifice complet du costume oriental: tous sont vêtus de pantalons d'un gris jaune tirant sur le rouge violacé, et d'ignobles jaquettes coupées dans un drap de couleur encore plus indécise. Ce malencontreux accoutrement leur fait perdre le prestige que conservent encore les Arabes vêtus d'abbas bruns rayés d'or ou de soie, et coiffés de grands foulards que retiennent autour du crâne des cordes de poil de chameau ou des torsades de laine serrées de distance en distance par des fils d'argent.

5 décembre.—Fièvre.

6 décembre.—Fièvre.

7 décembre.—Soit à titre de collègues, soit, hélas! comme malades, nous avons fait connaissance, depuis notre départ, avec tous les médecins indigènes ou européens des contrées que nous traversons. Marcel et moi sortons d'une crise douloureuse. Le docteur Aché, médecin du consulat, s'est montré bien digne de toute la reconnaissance que nous lui avons vouée. Il venait faire de longues visites à ses deux malades, aussi désireux de leur remonter le moral que de leur administrer de la quinine. Après avoir perdu plus de quinze jours soit à Felieh, soit sur le Karoun, voir s'approcher la saison des pluies, craindre, malgré une bonne volonté à toute épreuve, de ne pouvoir atteindre enfin au jardin des Hespérides, sont des perspectives bien faites pour décourager de plus patients que moi. Afin de me distraire de toutes mes préoccupations, le docteur s'est plu à me donner des renseignements curieux relatifs à Bassorah.

La ville, bâtie sur des alluvions de formation récente, n'est pas fort ancienne: elle fut fondée par Omar peu après la mort de Mahomet et devint aussitôt l'entrepôt des produits de la Chaldée et de la Mésopotamie. Son histoire est celle des luttes perpétuelles des Turcs et des Persans, qui la conquirent tour à tour. A la fin du siècle dernier, elle supporta un siège de treize mois, devint la proie des Adjémis (nom donné aux Persans en pays arabes) et resta aux mains des vainqueurs jusqu'à la fin du règne du Vakil. Les successeurs de Kérim khan ne surent point garder cette précieuse conquête: occupés à se maintenir sur le trône de Perse, ils abandonnèrent sans combat une possession trop lointaine et livrèrent la place aux Ottomans. Bien que depuis cette époque la population ait à peu près diminué de moitié et qu'elle s'élève à peine à quinze mille habitants, Bassorah n'en est pas moins demeurée un centre commercial important, en rapport journalier avec les Indes. Les innombrables piles de blé jetées sous la halle de la grande place témoignent de l'activité de ce trafic. Les dattes forment aussi une des principales richesses du pays; elles sont brunes, sucrées, très alcooliques, et universellement appréciées. On les expédie à l'étranger dans des paniers de sparterie très souples faits en feuilles de palmier et cousus avec la fibre de cet arbre précieux. Le palmier, toujours le palmier. Comment s'étonner du culte que les Orientaux professent pour un arbre qui leur donne en même temps aliment et breuvage, bois de construction, tapis, cordes et corbeilles? Sans vouloir soutenir, comme un vieux conteur persan, que le palmier peut être utilisé à trois cent soixante-trois usages différents, je conçois l'orgueil emphatique des musulmans, qui se vantent d'en être seuls les heureux possesseurs. «L'arbre béni, remarque Kazvini, ne pousse que dans les pays où l'on professe la religion islamique.» Le Prophète avait déjà dit: «Honorez le palmier: il est votre tante paternelle; il a été formé avec le reste du limon qui servit à composer le corps d'Adam.»