GRANDE PLACE DU MARCHÉ AU BLÉ.

Au dire du docteur Aché, les religions professées à Bassorah ou à l'embouchure du Chat égaleraient en nombre les métamorphoses du palmier. Nestoriens, Sunnites, Chiites, Babys, Wahabites, Juifs, Arméniens unis et schismatiques, Chrétiens romains, Chrétiens chaldéens, Soubas, Yézidis, se coudoient, sans se faire trop ouvertement la guerre. Chaque confession a ses cérémonies particulières, assez semblables à celles qui se célèbrent dans d'autres pays; seule la religion souba fait exception à la règle.

Les Soubas ou Sabéens, désignés aussi sous le nom de «Chrétiens de Saint-Jean», considèrent le précurseur comme le Messie et voient en Jésus-Christ le successeur et l'inférieur de Saint-Jean. Ils n'ont ni temples ni autels, et reçoivent tous les sacrements dans l'eau. Le plus important, paraît-il, est le baptême. Les fidèles s'en approchent aussi souvent qu'ils le désirent, mais il leur est ordonné de se faire baptiser au moins une fois l'an, pendant les jours qui précèdent la grande fête du Panjeah, afin d'obtenir le pardon de leurs fautes.

Les Soubas se confessent et doivent donner une petite offrande avant de recevoir l'absolution. Ils sont monogames et ne pratiquent pas la circoncision. Toutes les semaines, le prêtre bénit du pain sans levain, le saupoudre de sésame, en consomme une partie et distribue le reste aux nouveaux baptisés.

Les distinctions subtiles entre les objets ou les êtres purs ou impurs paraissent être poussées chez les Chrétiens de Saint-Jean jusqu'à la folie. Les prêtres sont mariés, mais il est défendu à leur femme de toucher aux objets leur appartenant; ils doivent eux-mêmes préparer leurs repas et faire leur ménage. Il est interdit à tout fidèle de manger de la chair de bœuf, de buffle, de chèvre ou de chameau, considérée comme impure en raison d'un défaut des plus bizarres tenant à la conformation de ces animaux; seuls l'agneau mâle et le mouton sont consommés par les Soubas: encore faut-il qu'ils soient égorgés de la main du prêtre suivant certains rites. Toutes les denrées alimentaires doivent être lavées avec soin et placées ensuite dans des plats de faïence ou de cuivre. Les purifications ordonnées après le mariage et les naissances sont minutieusement réglées; mais il ne saurait être question de la mort, car rien n'égale l'horreur que les cadavres inspirent aux Soubas et l'égoïsme sauvage auquel les entraîne à cet égard la pratique des prescriptions religieuses.

Quand un chrétien de Saint-Jean est sur le point de rendre l'âme, ses parents vont au cimetière, creusent une fosse et y déposent le malheureux, afin de n'avoir pas à se souiller en le touchant après sa mort; puis, agenouillés autour de la tombe, ils attendent, en sanglotant, son dernier soupir. Quelques pelletées de terre jetées sur le corps achèvent trop vite peut-être des funérailles commencées si prématurément. L'âme doit paraître devant Dieu dans un délai de quarante jours. Pendant ce temps les parents et les amis se rassemblent matin et soir à la maison mortuaire et assistent à un repas béni par le prêtre et composé d'agneau, de poisson et de fruits; puis on demande à chaque convive des prières pour le salut du trépassé. De semblables cérémonies seraient bien coûteuses, s'il n'était d'usage d'offrir des cadeaux à la famille du défunt.

A part la barbarie qu'ils montrent envers les agonisants, les Soubas sont doux et humains. Ils travaillent les métaux avec habileté et joignent à une intelligence très vive une probité à toute épreuve. Fort attachés à leur religion, ils sont restés rebelles à toutes les prédications des Carmes de Mossoul et aux arguments des pasteurs protestants, quelque prix qu'aient mis ces derniers à récompenser les conversions.

«Le campement de la tribu souba est-il éloigné de Bassorah? ai-je demandé.

—Vous n'êtes pas encore debout, a répondu le docteur, et vous avez déjà la fantaisie de courir chez les Chrétiens de Saint-Jean! Le voyage ne serait pas de longue durée si vous pouviez le faire à vol d'oiseau, mais en cette saison la plaine située à l'ouest de la ville est couverte par les eaux sur une étendue considérable, et vous mettriez plus de huit jours avant d'avoir tourné le marécage qui nous sépare de la tribu souba. Du reste, le trajet fût-il moins long, que je m'opposerais de toutes mes forces à votre projet. Ne trouvez-vous pas assez fiévreux l'air de Bassorah?»