«Commandant Dominici, dites-moi la vérité: combien de jours dure le voyage de Bassorah à Bagdad? ai-je demandé avec inquiétude.
—Les eaux sont hautes en ce moment, m'a répondu le héros du sésame, et nous avons d'autant moins à redouter de sérieux atterrissements, que le Mossoul, grâce à mes soins, est bien approprié à la navigation du Tigre. Dans huit ou dix jours au plus, nous pouvons être rendus à Bagdad, mais il ne faut jurer de rien: j'ai navigué bien des années sur ce fleuve capricieux et je n'ai jamais trouvé deux fois de suite le chenal à la même place. Les courants très rapides déplacent des bancs de sable et les entraînent en des points où se rencontraient huit jours auparavant des eaux profondes. Le plus souvent on est obligé de naviguer la sonde à la main. C'est en été surtout, quand les eaux sont basses, que le service devient pénible! Les journées se passent à échouer, à renflouer le navire et à échouer encore. Dès que le bateau a touché sur un banc de sable ou de vase nouvellement apporté et qu'il ne peut se dégager en faisant vapeur arrière, le capitaine doit, sans hésitation, donner l'ordre de décharger la cargaison et de la transporter sur la rive avec les chaloupes. Parfois même on est obligé de vider les chaudières et les soutes. Quand l'opération n'est pas exécutée avec décision, le bateau s'enfonce peu à peu dans la vase et y demeure à demi enseveli jusqu'à ce qu'un remorqueur le tire de cette fâcheuse situation. Aussi bien matelots et passagers, connaissant les difficultés très grandes de la navigation du Tigre, n'hésitent-ils jamais à se mettre à l'œuvre. Hommes, femmes, enfants, tous, dans la mesure de leurs moyens, aident au déchargement. Le navire renfloué, on rapporte à bord les marchandises et l'on repart pour aller échouer parfois à dix kilomètres plus loin.
—Si j'avais connu tous ces détails, s'est écrié avec regret notre nemrod, je ne serais pas venu chasser en hiver sur les rives du Tigre: j'aurais attendu la belle saison des atterrissements.
—Je vous plains de tout mon cœur d'avoir été aussi mal renseigné; quant à moi, si vous me le permettez, je me réjouirai de votre désespoir, car je n'ai nulle envie d'apprendre à arrimer les marchandises à fond de cale.»
KOURNAH.
A quelques heures de Bassorah le bateau a passé devant Kournah, étroite langue de terre en aval de laquelle se réunissent, pour former le Chat el-Arab, le Tigre et l'Euphrate. Aux avant-dernières nouvelles, on plaçait ici le paradis terrestre. Une rive très basse inondée par les eaux quand le fleuve déborde, des pâturages marécageux où paissent des vaches couvertes jusqu'à l'échine de boue desséchée, des maisons de terre cachées sous d'épaisses touffes de palmiers, des buffles se prélassant dans les canaux d'irrigation, un tronc d'arbre deux ou trois fois centenaire, mais indigne de représenter l'arbre de la science du bien et du mal, meublent un paysage que ne reconnaîtraient peut-être pas nos premiers ancêtres.
9 décembre.—Babylone n'est plus que poussière, et Esdras, qui partagea la captivité des Juifs dans cette cité fameuse et eut le bonheur de ramener ses compatriotes à Jérusalem, repose encore sur les rives du Tigre.
J'ai pu faire au vol une photographie du tombeau du prophète en mettant à profit les rares minutes accordées à quelques israélites pour monter à bord du Mossoul. L'édifice, surmonté d'une coupole de faïence traitée dans le style persan du temps de chah Abbas, remplace un monument probablement très ancien, car les traditions font remonter jusqu'à une époque lointaine l'existence en ce point d'un pèlerinage très fréquenté. De nos jours les israélites viennent en foule, à l'occasion des grandes fêtes, visiter la dernière demeure d'Esdras. Si l'on enlevait aux compagnies de navigation du Tigre le transport des pieux voyageurs de toutes les religions qui se rendent aux tombeaux des prophètes et des imams, les sociétés anglaises ou turques feraient faillite.
A quelque distance du pèlerinage, mais sur la rive droite du fleuve, j'aperçois une plantation d'arbres dont le vert sombre se détache sur le fond uniformément jaune de la plaine. C'est un bois sacré; on ne le coupe jamais, et celui qui s'aventurerait à y casser une seule branche serait puni de mort. Des Arabes campés sous des tentes veillent à ce que nul ne s'approche de ce lieu saint et montent la garde autour d'une petite mosquée chiite où repose Abou Sidra, fils de Kasemaine. Ces sentinelles vigilantes autorisées à brûler en hiver les branches qui tombent à terre aimeraient mieux mourir de froid que de prendre en secret un morceau de bois vert. Personne ne peut m'indiquer l'origine de cette tradition bien singulière chez un peuple aussi monothéiste que les Arabes; il faut y voir, j'imagine, un dernier reflet des vieilles coutumes religieuses de l'Élam et un souvenir de ces forêts inviolables où les Susiens cachaient leurs divinités.