10 décembre.—La navigation sur le Tigre ne guérira jamais un mélancolique; le fleuve est encaissé entre des berges naturelles si élevées que du bateau on n'aperçoit pas la plaine qu'on traverse. Ce matin nous avons laissé sur la droite l'embouchure d'un beau canal, et, quelques minutes après, nous faisions escale à Amarah. La ville, de fondation toute récente, doit sa prospérité aux caravanes de Kermancha et de Chouster, qui apportent à Bagdad des indigos et des blés. Nous avons déchargé des poulets et des dattes, rechargé d'autres poulets et d'autres dattes. Le trafic consistant à transporter de droite à gauche et de gauche à droite des objets similaires me surprend au dernier point; mais j'ai beau demander des explications, il m'est impossible d'éclaircir un mystère aussi obscur.
11 décembre.—«Voici trois jours que je suis à bord et je n'ai pu tirer sur les pélicans et les canards sauvages. Mon expédition est absolument manquée, s'exclame depuis hier notre compagnon de voyage.
—Descendez à Kout el-Amara, où nous faisons escale, a répondu le capitaine lassé de ces plaintes, vous battrez le pays tout à votre aise, et dans trois jours vous reprendrez le bateau anglais le Khalifè, qui doit s'arrêter à son tour devant cette ville. La plaine est giboyeuse, et vous ne pourrez manquer de faire bonne chasse avant de vous rembarquer.»
Notre camarade s'est trop pressé de suivre les conseils du commandant: depuis son départ nous avons échoué à trois reprises différentes. Ces accidents n'ont pas eu de suites fâcheuses: à peine débarrassé des très nombreux voyageurs entassés sur le pont, le bateau a témoigné par quelques mouvements le désir de se dégager au plus vite de la vase et n'a pas tardé à flotter sur les eaux du Tigre.
Nous avons profité de cet arrêt pour aller visiter, non loin d'un village ruiné, une petite tribu arabe campée sous des tentes de poil de chèvre. Les hommes, d'aspect fort sauvage, sont vêtus d'une chemise de laine marron ou bleue, coiffés d'un foulard fixé sous une corde de poil de chameau, et marchent fièrement appuyés sur de longues lances. Les femmes, brunes de peau et viriles d'attitude, ne se distingueraient pas des jeunes gens par les traits ou le costume, si elles ne portaient, enfilés dans le nez ou enroulés autour du poignet, de nombreux anneaux d'argent ou de cuivre.
J'ai, paraît-il, devant les yeux des représentants de la tribu des Beni Laam, grands éleveurs de chevaux. Au sud d'Amarah vivent les Beni Abou Mohammed, qui s'adonnent au commerce des buffles; auprès de Bagdad nous traverserons des plaines habitées par les Chamars, les nomades les plus puissants de la Babylonie et les implacables ennemis des Osmanlis.
En réalité, Beni Laam, Beni Abou Mohammed, Chamars, vivent de pillage et n'ont à cet égard rien à se reprocher.
VILLAGE AU BORD DU TIGRE.
Tout est heur et malheur dans la vie: le timonier vient de s'apercevoir que le navire ne gouvernait plus, la barre s'est cassée lors de notre dernier échouage. Cet accident nous vaut une station de quelques heures et une scène très vive et très gaie entre l'ancien et le nouveau capitaine du Mossoul. Le brave commandant Dominici a foudroyé son adversaire et s'est complu dans le récit palpitant de nombreux naufrages et la description de tous les expédients auxquels il a eu recours pendant sa longue carrière de marin pour gouverner sans le secours de la barre, non pas sur un misérable fleuve, mais au milieu des écueils et des tempêtes des mers de Patagonie. Nous n'avons pas expérimenté ces mirifiques recettes; vers le soir le Mossoul a repris sa marche régulière.