12 décembre.—Le capitaine n'a pas vu sans un secret dépit un de ses passagers préférer à la vie de bord la chasse aux canards sauvages; toute peine mérite salaire, toute vertu encouragement, aussi nous a-t-il annoncé hier au soir qu'en récompense de notre fidélité il nous débarquerait devant l'arc de Ctésiphon. Les bateaux mettent quatre longues heures à doubler la péninsule sur laquelle s'élevait la capitale de Kosroès, tandis qu'on peut traverser l'isthme en vingt minutes. Nous aurons le temps de jeter un premier coup d'œil sur les ruines du palais avant de venir rejoindre le navire, dont nous entendrons d'ailleurs les signaux et les appels.
En vertu de la promesse du capitaine, le canot a accosté vers midi, non loin d'un édifice colossal que j'avais aperçu une première fois dans la matinée.
L'arc de Ctésiphon, entièrement construit en épaisses briques cuites, se compose d'une façade longue de quatre-vingt-onze mètres et haute de trente-cinq, immense écran pénétré en son milieu par une salle voûtée de vingt-cinq mètres de largeur. Le talar occupe toute la hauteur actuelle de l'édifice et a valu à l'ensemble du palais le nom de Tag-Kesra (Voûte de Kosroès), que lui donnent encore aujourd'hui les indigènes.
A droite et à gauche de la nef centrale existaient des galeries accolées, destinées sans doute aux gardes, aux clients et aux scribes royaux. De semblables pièces ne pouvaient être affectées à l'habitation des femmes, que les monarques sassanides cachaient à tous les regards avec un soin aussi jaloux que le font encore de nos jours les disciples les plus rigoristes de Mahomet.
Sous une forme différente apparaît donc à Ctésiphon le palais royal, tel qu'il est défini à Persépolis; c'est bien la même distinction entre l'appartement officiel du souverain et les pièces réservées à la vie intime: distinction d'autant plus intéressante à constater que les châteaux de Sarvistan et de Firouz-Abad comprennent au contraire dans une même enceinte le biroun et l'andéroun. Je ne m'étais donc pas trompée en classant les constructions achéménides du Fars au nombre des habitations privées, et en faisant de celles-ci, quels que fussent d'ailleurs leur aspect imposant et leurs vastes proportions, les demeures des gouverneurs de province.
Les ailes du palais de Ctésiphon ont disparu; à peine les arrachements des murs de refend et les fondations témoignent-ils de la grandeur et des dimensions des salles latérales.
Quant aux logements du harem et des services secondaires, bâtis sans doute en briques crues, comme je l'ai déjà constaté à Persépolis, ils se sont fondus et apparaissent sous forme de tumulus peu élevés, bien souvent mais infructueusement fouillés.
Quelques monnaies parthes, des tessons de poterie résument les richesses archéologiques trouvées dans ces monticules de débris. Il est à noter que les monnaies sassanides sont beaucoup plus rares au Tag-Kesra que celles des Parthes. Cette observation vient à l'appui des récits des auteurs anciens, qui font remonter à un certain Vardane peu connu, mais dont le nom semble appartenir à un Arsacide, la fondation d'une ville dans la presqu'île de Ctésiphon.
A part les deux portes du rez-de-chaussée et la grande baie centrale, la façade n'est percée d'aucune ouverture; en revanche, elle est ornée de quatre étages de colonnettes engagées dans la maçonnerie et réunies par des arceaux à leur partie supérieure. Ces colonnettes, qui, au premier abord, paraissent jouer dans la construction un rôle purement décoratif, raidissent cette immense muraille, de façon à lui permettre de braver sans appui intermédiaire l'influence des temps et les secousses des tremblements de terre. Au dire des chroniqueurs, elles auraient été entourées de gaines d'argent. D'argent, c'est peu probable; mais de plaques de cuivre argenté posées comme les revêtements métalliques des coupoles de Koum et de Chah Abdoul-Azim, je serais assez portée à le croire. En tout cas, un enduit ou un habillage devait les recouvrir, car les briques qui les composent sont taillées avec une négligence qui contraste avec la beauté des parements plans de la façade.
Si l'on pénètre dans la grande salle, on est frappé de la majesté imposante de la nef et de la hardiesse du berceau. Une partie de cette épaisse toiture s'est écroulée le jour de la naissance de Mahomet, en signe de réjouissance sans doute; l'autre est en parfait état de conservation et se trouve percée, à intervalles réguliers, de tuyaux de poterie destinés, assurent les Arabes, à manœuvrer les lampes suspendues à l'intérieur de la salle. La porte ménagée au fond du talar permettait au roi d'arriver de ses appartements particuliers jusqu'à son trône. A ce moment l'ouverture des parties inférieures du velum suspendu au-devant du grand arc, orienté de manière à recevoir les premiers rayons du soleil, indiquait aux courtisans que le grand roi était disposé à donner audience à ses esclaves. «Lorsque la nuit eut fait place au jour, on ouvrit le rideau du palais, et le monde fut admis auprès du chah.» (Firdouzi.)