A part des débris d'une enceinte de terre, pas un vestige de la capitale de Séleucus ne subsiste aujourd'hui; les terres fertiles sur lesquelles elle s'étendait en dessinant un aigle aux ailes déployées ne sont plus foulées que par les pieds de quelques gardeurs de chèvres.

Le jour tombe. Il faut regagner la rive que longe le Mossoul. Nous nous lançons à travers un fourré inextricable de ronces et de ginériums, et, grâce à des sentiers dus aux travaux combinés des sangliers et des maraudeurs, nous arrivons sans encombre au bord du fleuve.

A peine le crépuscule, suprême adieu du soleil couchant, a-t-il disparu pour faire place à une nuit très sombre, que la température s'abaisse avec rapidité. Assise sur la berge, je cherche à apercevoir les feux du bateau; mon oreille attentive n'est pas mieux récompensée de ses peines que mes yeux impuissants à percer l'obscurité. Je payerais bien volontiers des trois poils de la barbe de Mahomet conservés dans le tombeau de son fidèle barbier Soleïman le Pur le plaisir de retrouver bientôt le salon relativement confortable du Mossoul. Le capitaine Dominici me paraît plus impatient que de raison; il va à droite, regarde à gauche et fait entretenir de la plus mauvaise grâce du monde un feu allumé à grand'peine et qui nous rôtit un côté du corps pendant que l'autre se congèle. Au bout d'une heure d'attente, l'inquiétude et l'agitation de notre protecteur deviennent extrêmes.

«Voyez s'élever autour de nous ces colonnes de fumée rougies par les reflets de brasiers incandescents. Les nomades sont en nombre. Ils vont se glisser à travers les broussailles, et, quand ils auront reconnu notre petite troupe, ne tenteront-ils pas de l'attaquer? S'ils nous laissaient semblables à cet hôte du consul d'Angleterre qui, s'étant aventuré le mois dernier aux environs du Tag, a été fort heureux, après son entrevue avec les Arabes, de trouver dans les nombreuses feuilles du Times l'étoffe de l'élégant complet qui lui a permis d'opérer une rentrée correcte à Bagdad! Éteignez au plus vite le feu. Couvrez de sable ces cendres révélatrices et fuyons à grands pas le long du fleuve.»

Il est un cauchemar des plus désagréables: le dormeur se voit assailli par une bande d'assassins; les poignards brillent, les yeux de ses persécuteurs roulent de funèbres éclairs; la victime veut échapper à la mort, mais les plis de vêtements trop longs paralysent ses mouvements; ses jambes sont impuissantes à l'éloigner du péril. Nous vivons, pour l'instant, ce rêve classique. A droite, les buissons deviennent de plus en plus touffus; sur la gauche, les berges sont éboulées ou corrodées; il faut renoncer à battre en retraite tant que la lune n'éclairera pas la route, à moins de s'exposer à prendre un bain intempestif avec l'unique espoir de rejoindre le bateau à la nage. La terreur que nous inspirent les nomades, la crainte de tomber dans quelque embuscade sans même avoir le temps de faire usage de nos armes, la faim, le froid, font paraître éternelles ces heures d'attente, et nous en sommes à délibérer—fâcheuse situation—quand un clapotement vient troubler le silence de la nuit. Il est produit par une barque à voiles qui descend à Kout el-Amara et longe la berge où nous nous lamentons. Le capitaine hèle les bateliers, le kachti accoste, nous montons à son bord, et une heure plus tard nous apercevons les feux du Mossoul. Peu après notre départ, le bateau a échoué de nouveau sur un banc de vase; la mise à flot a nécessité plusieurs heures de travail: telle est la cause du retard.

A minuit je me retrouve enfin dans le salon servant tout à la fois de chambre, de salle à manger et de cabinet au commandant et aux passagers de première classe; la nappe est mise, la lampe jette sur le pilau une belle lumière, je me sens à l'abri des piquantes bises de la nuit, il n'est question ni du Times ni des nomades; Allah soit cinq fois béni!

«Je désespérais de dîner ce soir», a dit en se mettant à table le capitaine Dominici au commandant son successeur. «Que vous est-il donc arrivé?

—Rien.

—Comment, rien! Vous deviez nous repêcher trois heures après nous avoir mis à terre: il me semble que vous n'êtes pas en avance.

—Moi, en retard! Jamais je ne suis en retard.»