«Mais toi, ô Kosroès, que Dieu protège ta vie! qu'il abaisse le front de tes calomniateurs! Je le jure par Dieu, par ton nom royal, par le Nôrouz et le Mihrdjân, par le printemps heureux: si ma main fait retentir de nouveaux accords, que mon nom soit privé de bénédiction! Je jure de brûler tous ces instruments pour ne plus voir ton ennemi aux sinistres pensées!» (Firdouzi.)
13 décembre.—Les ascensions, les marches délabrées et les escaliers sombres des clochers gothiques ou des minarets n'ont rien qui me séduise; on s'essouffle en montant, on cueille des rhumes variés quand, après avoir gravi et compté quatre ou cinq cents marches, on atteint haletant une plate-forme exposée aux vents les plus frais de la création; on admire déjà transi une collection de toitures, de cheminées, de taches vertes et de champs gris; on s'extasie devant une buée bonne fille qui représente tour à tour à l'horizon la mer ou une chaîne de montagnes; on dégringole, en se cramponnant à une corde graisseuse et gluante, l'escalier qui vous ramène sur le sol, et, en fin de compte, on s'estime heureux de regagner, même au prix de l'étrenne obligatoire, le plancher dévolu aux mammifères à deux pattes.
Ces réflexions que j'ai faites sous toutes les latitudes me reviennent trop tard à l'esprit au moment où, m'aidant des pieds, des coudes et des genoux, je m'accroche aux aspérités des murs du palais de Ctésiphon dégradés par le temps et les hommes.
Arrêtons-nous ici! l'aspect, etc.
Je suis bien à vingt mètres au-dessus du sol, suspendue à une corniche digne de servir de soutien aux chauves-souris et aux hiboux, hôtes habituels de ces solitudes.
Comme je redescendrais si je ne servais de point de mire à toute notre escorte de marins et aux nomades campés dans les environs! Ouf! l'honneur est sauf: me voici sur l'extrados de la voûte. J'ai bien gagné le droit d'admirer à l'aise le paysage historique étalé à mes pieds. Du sommet de mon observatoire, combien de siècles vais-je contempler?
L'ARC DE CTÉSIPHON, FAÇADE ANTÉRIEURE.
Je domine de si haut la plaine du Tigre, que je puis voir, à l'aide d'une lorgnette, non seulement l'emplacement de Ctésiphon, sur lequel se dressent les tentes brunes des Arabes, et l'édifice à coupole qui renferme le tombeau de Soleïman le Pur, le célèbre barbier de Mahomet, mais franchir du regard les eaux bleues du fleuve et découvrir sur la rive droite quelques tumulus élevés, seuls vestiges de la ville de Séleucie. On sent bien, en considérant ces deux cités si voisines, qu'elles ont dû vivre en sœurs jalouses, et que, si l'une a été la sentinelle avancée de l'Occident, l'autre fut au contraire la gardienne vigilante des frontières de la Perse.
Ctésiphon, fondée par les Parthes, ou peut-être même par les derniers Achéménides, pouvait revendiquer une antique origine; peu d'années suffirent à Séleucie, créée sous les successeurs d'Alexandre, pour éclipser sa rivale. Tandis que la cité perse était encore un triste faubourg où campaient les armées scythes, la civilisation faisait son œuvre à Séleucie. La ville grecque prospérait, s'enrichissait et voyait sa population dépasser six cent mille habitants. Au temps de Pline elle était libre et conservait au milieu de pays barbares les mœurs de l'Occident. Le sénat était composé de trente membres, choisis en considération de leur intelligence et de leur fortune; le peuple prenait part au gouvernement et formait le noyau de cohortes courageuses, très supérieures aux armées du monarque de Ctésiphon. Malheureusement on politiquait beaucoup trop à Séleucie: les factions se déchiraient à belles dents, et les chefs du parti le plus faible, plutôt que d'accepter leur défaite, appelaient les Parthes à leur aide et mettaient ainsi les ennemis implacables de leur patrie à même de faire la loi aux vainqueurs et aux vaincus. Ce ne sont point seulement les visites de ces justiciers intéressés qui hâtèrent la décadence de la cité: au temps de Marc-Antoine, Lucius Vérus, violant la foi des traités, la saccagea et la réduisit en cendres; la peste, qui survint à la suite de ce désastre, empêcha la ville de se relever; puis elle tomba au pouvoir de Sévère, passa enfin sous le joug des Sassanides et devint à son tour un faubourg de Ctésiphon.