Au milieu d'une rue fort étroite s'élève un grand mur sans autre ouverture qu'une porte fort basse. La baie est suivie d'un vestibule coudé servant de corps de garde aux cawas chargés de protéger, d'accompagner le consul et de faire ses commissions. Au delà de cette pièce on trouve une vaste cour, entourée des dépendances de la maison: cuisines, écurie, sellerie. Une porte pratiquée au centre de l'aile gauche donne accès dans une deuxième cour, autour de laquelle s'élève l'habitation proprement dite, avec ses balcons ajourés, ses fenêtres garnies de mosaïques de bois et de verre, et ses grandes tentes de coutil blanc et rouge destinées à arrêter les rayons du soleil encore vifs au milieu du jour.
Nous avons vu le plan: passons à la coupe transversale. Les chaleurs excessives de l'été, les froids rigoureux de l'hiver obligent à chaque saison les Bagdadiens à mettre leur installation en harmonie avec les variations atmosphériques, et les forcent par conséquent à construire leurs demeures de manière à résoudre quatre fois l'an ce difficile problème.
Toutes les habitations reposent sur des caves voûtées creusées à trois ou quatre mètres de profondeur. C'est au fond de ces souterrains, qui portent le nom de serdab et sont analogues au zirzamin de la Perse, que descendent au printemps toutes les familles riches. Elles y transportent non seulement les objets d'un usage quotidien, mais encore tous leurs meubles; les bois eux-mêmes seraient dévorés par les mites et tomberaient en poussière si on les abandonnait pendant l'été dans les pièces du premier étage ou du rez-de-chaussée. Quand les fortes chaleurs se sont déclarées, on s'enferme au plus vite dans le serdab, ventilé par le badguird (cheminée d'aération), et l'on en sort le soir pour aller respirer sur les terrasses un air étouffant, car à Bagdad, contrairement à ce qui arrive en Perse, où les nuits sont toujours fraîches, la température s'abaisse à peine de quelques degrés après le coucher du soleil. La ville, morte tout le jour, semble revivre au crépuscule: les dames se réunissent et se visitent de terrasse à terrasse, passent la nuit à causer, à fumer et à savourer des cherbets (sorbets); mais, obligées, pour éviter les moustiques, de se priver de lumière, elles se condamnent pendant toute la saison chaude à une oisiveté des plus énervantes. A l'aurore chacun reprend le chemin de son serdab et y reste plongé pendant tout le jour dans une torpeur à laquelle les tempéraments les plus énergiques éprouvent la plus grande difficulté à échapper. Les froids venus, on regagne les appartements du premier étage et, bien qu'on entretienne des feux dans les cheminées, on grelotte avec d'autant plus de raison que l'on a été plus affaibli par les chaleurs.
Le sort des dames de Bagdad n'est guère plus enviable l'hiver que l'été: les rues, mal aérées, se transforment en cloaques de boue au milieu desquels il est difficile de s'aventurer avec des jupes européennes, et sont envahies par les immondices de toute nature que des tuyaux amènent dans des puisards à ciel ouvert creusés devant chaque maison. Quand les pluies sont abondantes, les réservoirs sont bientôt remplis d'eau, et à partir de ce moment les tuyaux s'égouttent directement sur le sol. Les hommes eux-mêmes ne sauraient sortir le soir sans se faire précéder de fanaux que les serviteurs soutiennent à vingt centimètres de terre. Je ne m'étonne plus si la peste se déclare en ville au cœur de la mauvaise saison, pour suspendre ses ravages dès les mois de mai ou de juin. A cette époque il fait en Mésopotamie une température si élevée que l'épidémie en meurt, ou en devient si paresseuse qu'il lui reste à peine le courage de vivre au fond de son serdab.
L'automne seul a été accordé aux malheureux habitants de Bagdad en dédommagement de la triste existence qui leur est faite durant les trois quarts de l'année. Le temps est encore très beau, il n'y a ni pluie ni orage; les familles riches en profitent et vont planter leurs tentes dans les plaines de Ctésiphon et de Séleucie. La distraction la plus goûtée pendant ces mois de villégiature est la chasse au sanglier, chasse très émouvante, mais aussi fort périlleuse. Le maniement de la lance, seule arme avec laquelle on attaque la bête, la nature du terrain, percé comme un tamis par les mulots, occasionnent souvent aux Européens de terribles accidents. Les dames ne suivent pas, en général, ces steeple-chases dangereux et se contentent de tirer aux perdreaux ou aux oiseaux d'eau, toujours très nombreux sur les bords du Tigre.
Quel doit être le découragement des malheureux fonctionnaires condamnés à vivre dans ce pays, qu'ils ont été habitués à voir miroiter à travers le prisme magique des Mille et une Nuits!
15 décembre.—Les délices de Capoue m'ont empêchée de dormir: les oreillers de plume, les épais matelas, les draps fins et blancs ne sont plus faits pour moi. Je me bats avec les uns, je m'étouffe sur les autres, je les entraîne tous dans une mêlée générale: bref, j'ai passé une nuit abominable, et, si je n'avais craint les indiscrétions des serviteurs, j'aurais couru chercher mon lahaf dédaigné: ce vieux compagnon d'infortune ne dissimule à mes os aucune des inégalités du sol, mais j'en ai si bien pris l'habitude que, dès mon retour en France, je sacrifierai à mon couvre-pied les lits et leurs inutiles garnitures. A l'aube je descends dans la cour; à peine m'ont-ils aperçue, que les cawas du consulat revêtent leurs brillants uniformes et s'apprêtent à me servir de guides. J'avais hâte de faire une première reconnaissance des rues et des places et de rechercher les traces de Zobeïde. Hélas! elles sont bien profondément ensevelies sous l'épaisse couche de décombres et de ruines que les invasions et les sièges ont accumulés sur Bagdad.
Les auteurs occidentaux et orientaux ne s'accordent guère sur le sens étymologique du nom de la ville. D'après ceux-là, Bagdad signifierait «Donné par Dieu» ou «Présent de Bag» (vieille idole chaldéenne); si l'on en croyait au contraire les Arabes, Bagdad (Jardin de Dad) serait ainsi appelée en souvenir de Dad, sage ermite qui aurait vécu il y a de longs siècles dans un enclos planté par lui sur l'emplacement de la ville des califes; à moins encore que Bagdad ne veuille dire simplement «jardin donné».
Quoi qu'il en soit, la découverte d'un monument en briques sigillées au nom de Nabuchodonosor prouve qu'une ville s'élevait jadis sur la rive gauche du Tigre. Elle avait probablement disparu quand le calife Abou Djafar Abdallah el-Mansour, le deuxième monarque abbasside, jeta en l'an 145 de l'hégire les fondements de sa capitale.
El-Mansour, après avoir fait construire Bagdad, vint l'habiter et lui donna le surnom de Dar es-Salam (Séjour de la Paix). Jamais parrain ne fut plus mal inspiré en baptisant sa filleule, soit dit en passant.