En même temps que la ville s'élevait sur la rive gauche, la rive droite se peuplait de maisons et de jardins; deux beaux ponts réunirent bientôt les deux berges du fleuve, assurent les chroniques; Bagdad devint rapidement la riche et puissante métropole du monde musulman, le foyer d'une civilisation d'autant plus rayonnante que l'Europe, à cette époque, était plongée dans l'ignorance et la barbarie. Les descriptions laissées par les vieux auteurs arabes tiennent du merveilleux: les palais, les bains, les collèges, ne se comptaient plus; la population était si dense que près d'un million de personnes assistèrent aux funérailles du célèbre docteur Ibn Hambal, chef de l'une des quatre grandes sectes orthodoxes. L'esprit des Bagdadiens était cependant mutin et querelleur; trois califes abbassides durent fixer leur résidence à Samara, qu'ils avaient fait bâtir à dix lieues de leur capitale, afin de fuir une population trop remuante.
Les luttes intestines qui avaient ruiné Séleucie amenèrent la décadence de la puissance des califes. Les Bouides en 949, les Seljoucides en 1055, assiégèrent Bagdad et y entrèrent de vive force; mais le «Séjour de la Paix» ne souffrit jamais autant de la guerre qu'en 1258: pris par Houlagou, petit-fils de Djandjis-Khan, il fut livré aux hordes tartares et mogoles, et vit périr avec le dernier de ses califes plus de quatre-vingt mille personnes. Tombée au pouvoir de Tamerlan en 1392, Bagdad perdit à cette époque presque tous les édifices dont l'avaient dotée les Abbassides, et acquit, en revanche, une pyramide colossale élevée avec les crânes de ses enfants. En 1406, après la mort du conquérant, elle essaya de relever ses murailles, mais tomba tour à tour aux mains des dynasties des Moutons noirs, des Moutons blancs et de chah Ismaël le Sofi, qui venait de reconquérir l'Iran sur les usurpateurs mogols. Tour à tour aux Perses et aux Ottomans, elle devint enfin la capitale d'une province turque et fut gouvernée par des pachas jusqu'à l'époque où l'aga des janissaires révoltés la livra, en 1624, à Abbas le Grand.
L'émoi fut très vif à Constantinople quand on connut la perte de la seconde ville de l'empire; à plusieurs reprises des troupes furent dirigées sur la Mésopotamie: toutes les tentatives demeurèrent infructueuses.
PORTE DU TALISM A BAGDAD.
Ce fut à l'instigation d'un derviche que la guerre reçut une impulsion nouvelle. Sultan Mourad faisait, un vendredi, la prière solennelle à la mosquée, quand un pèlerin demanda à lui parler. Le voyageur arrivait de Bagdad et frémissait encore à la pensée que la ville des califes était aux mains des Persans infidèles: «Tu te caches au fond de ton harem, indigne successeur du Prophète, pendant que des animaux impurs se vautrent dans ton héritage! Sais-tu seulement que des Chiites détestés ont détruit le tombeau d'Abd el-Kader?» Ému par cette violente apostrophe, le commandeur des croyants jura sur le Koran de reprendre la ville et de reconstruire le monument du saint docteur. Il tint parole, se mit en campagne l'année suivante, parut sous les murs de Bagdad dix-neuf jours après avoir quitté Scutari, disent ses panégyristes, et, après un siège des plus brillants, reçut la soumission de la place. Mais, le lendemain de la reddition, les habitants refusèrent d'évacuer leurs demeures avant midi, comme l'exigeait le vainqueur. Mourad, redoutant une trahison, ordonna à ses soldats d'entrer dans le «Séjour de la Paix» et d'en massacrer les défenseurs. Trente mille Chiites furent passés au fil de l'épée. A la suite de cet exploit sanguinaire un traité fut conclu: les Persans cédèrent aux Turcs tout le territoire de Bagdad et reçurent en retour la province d'Érivan.
Les assiégeants envahirent la place par une porte qui est encore debout. Une inscription commémorative gravée au-dessus de ce témoin muet de la victoire de Mourad rappelle le triomphe des troupes ottomanes: «Le 24 décembre 1638, sultan Mourad est entré à Bagdad par la porte du Talism, après un siège de quarante jours.»
La baie, illustre désormais, fut murée et n'a jamais été ouverte depuis cet événement. Elle desservait un superbe donjon construit en briques et relié à la courtine voisine au moyen d'un pont fortifié, que battaient deux tours flanquantes. Une belle frise, incrustée tout en haut de cet ouvrage défensif, porte une longue épigraphe faisant suite à un verset du Koran:
«Alors les fondations de la maison furent élevées par Ibrahim et Ismaïl.
«Seigneur, exauce nos prières, c'est toi qui entends et qui sais tout.