Bien que les quartiers de la rive gauche soient en communication directe avec la route de l'Iran, les Persans habitent presque tous la petite ville de Kâzhemeine, bâtie à près de six kilomètres de Bagdad gadim (l'ancienne), sur la rive droite du fleuve, autour du tombeau de l'imam Mouça.
Avant d'atteindre Kâzhemeine, où elles font généralement une station, les caravanes sont donc obligées de traverser toute la ville sunnite, et ce n'est point une des moindres occupations des gamins que de guetter leur arrivée, afin de jouer à de pauvres hères harassés de fatigue quelques tours de leur façon.
Mieux que partout ailleurs on peut juger sur la place du Meïdan, la plus belle et la plus fréquentée de Bagdad et où s'élève la charmante mosquée d'Akhmet Khiaïa, de l'intensité de la haine qui divise les Sunnites et les Chiites.
Quand débouche, de la porte d'Orient, un long convoi de Persans morts ou vivants, ceux-là ficelés dans des tapis et attachés par paquets de quatre, ceux-ci huchés sur les vastes poches qui contiennent tout leur mobilier de voyage, on voit des nuées d'enfants charger les retardataires en poussant des cris féroces, leur enlever soit une couverture mal attachée, soit une aiguière suspendue aux paquetages, soit un kalyan ou un pot à beurre, et s'enfuir à toutes jambes, les uns au bazar, les autres dans la caserne qui occupe tout un côté du Meïdan.
Si les pèlerins sont des gens pratiques et ont eu le soin de ne rien laisser traîner sur les flancs de leur monture, les polissons, désappointés, se munissent de petits cailloux et les lancent dans les jambes des chevaux. Les malheureuses bêtes ripostent, détachent des ruades, et, à la grande joie des badauds, renversent à terre colis et cavaliers.
Les Chiites, bien entendu, doivent prendre leur mal en patience et ne pas se bercer du vain espoir d'obtenir justice; se plaindre aux autorités ou aux gens de police serait peine perdue: ils s'exposeraient aux railleries des hommes, après avoir souffert des injures et des rapines des enfants.
17 décembre.—C'est aujourd'hui jour de fête. Dès l'aurore nous avons été réveillés par le joyeux carillon de l'église des Carmes et, peu après, nous nous sommes rendus à la messe, accompagnés du personnel catholique du consulat. L'église, grande, bien tenue, solidement construite, est desservie par une mission française établie depuis de longues années en Mésopotamie. Les Pères dirigent aussi une école très prospère installée dans des bâtiments qui viennent d'être terminés. Les élèves appartiennent à toutes les religions confessées à Bagdad, et paraissent, quelle que soit leur croyance, témoigner un grand respect à leurs maîtres. La plupart reçoivent une instruction élémentaire, mais étudient d'une manière fort sérieuse la langue française. Je ne me réjouirais pas outre mesure d'être saluée au bazar d'un: «Bonjour, Mossiou», au lieu d'un Good morning, Sir, ou d'un Salam, si je ne savais combien l'enseignement donné par les Carmes à plusieurs générations d'enfants contribue à rehausser le prestige dont la France jouit encore à Bagdad et à Mossoul, prestige bien atteint dans la majorité des pays que nous avons traversés au cours de nos lointaines pérégrinations.
Les Révérends Pères ont pour auxiliaires de leur œuvre morale et civilisatrice les Sœurs de Saint-Joseph. L'instruction donnée aux jeunes Turques est plus sommaire que celle des garçons; elle consiste surtout en leçons de couture et de repassage, leçons bien précieuses, car filles pauvres et filles riches sont également incapables d'employer utilement les dix doigts que la nature a pourtant octroyés aux Orientales tout comme aux femmes d'Occident.
Les ressources de la communauté sont malheureusement aussi insuffisantes que les bâtiments sont exigus. Pendant la belle saison on réunit les enfants dans les cours, mais, quand viennent les pluies, les Sœurs sont obligées, faute de locaux, de renvoyer chez leurs parents une partie de leurs pensionnaires. Combien je me prends à regretter, en voyant tout le bien qu'on pourrait faire ici avec un peu d'argent, le superflu de tant d'œuvres d'une utilité quelquefois contestable!