Quelles louanges seraient à la hauteur du dévouement des pauvres religieuses qui viennent se heurter à tant de misères morales? Elles arrivent de Beyrouth à Bagdad par le désert, voyagent pendant vingt-quatre jours à cheval, elles que les règles monastiques n'ont pourtant pas préparées à ces exercices équestres, passent les nuits sous les voûtes effondrées de caravansérails ouverts à tous les vents, et en définitive perdent toujours leur santé, et souvent la vie, dans ce rude apprentissage de la vie nomade.

La communauté de Bagdad possède cinq Sœurs. Deux d'entre elles sont arrivées ici dans un tel état d'épuisement, qu'elles n'ont jamais pu se rétablir et s'acclimater; les trois autres élèvent cinq cents enfants, et on leur demande encore d'ouvrir un dispensaire.

DAME JUIVE DE BAGDAD.

Après l'office du dimanche, beaucoup de chrétiens et de chrétiennes profitent de ce qu'ils sont en grande toilette pour faire quelques visites. Le consul de France est naturellement au nombre des privilégiés. A peine étions-nous de retour de la messe que les réceptions ont commencé.

Les hommes étaient introduits dans le cabinet officiel, les dames entraient chez Mme Péretié. Toutes portent, quand elles sortent, de grands izzas de soie lamée d'or ou d'argent qui les enveloppent de la tête aux pieds et leur donneraient grande tournure si elles consentaient à ne pas exhiber leur toilette d'apparat. Les jeunes femmes se coiffent d'une toque ornée de broderies et d'un gros gland; le long des joues pendent de lourdes nattes attachées sans malice à la coiffure; les matrones recouvrent la toque d'un petit foulard tombant en pointe sur le front. Mères et filles ont de longues jupes de soie sans caractère, des vestes de velours ou de brocart ouvertes sur une chemise de gaze surchargée de massives broderies d'or, et sont parées de bijoux à faire envie à Notre-Dame del Pilar: colliers, broches, ceintures, ferronnières, boucles d'oreilles si pesantes qu'il faut les accrocher à la toque à côté des nattes de cheveux, bracelets, bagues accumulées sur les doigts jusqu'à la dernière phalange, font l'orgueil et la joie des opulentes citoyennes de Bagdad.

Que dirai-je de la beauté des Chaldéennes? Hélas! comme celle des chrétiennes, des musulmanes ou des israélites, elle a un cruel ennemi: il n'est pas venu aujourd'hui une seule femme dont le visage ne parût avoir été aspergé d'acide sulfurique. Les amoureux déçus, je me hâte de le proclamer, restent étrangers à ces ravages, dus à une maladie spéciale: le bouton de Bagdad ou d'Alep.

Le bouton apparaît d'abord sous la forme d'un point blanc, dur et de la grosseur d'une tête d'épingle. Il reste ainsi pendant trois mois, puis rougit, gonfle, suppure et se recouvre enfin d'une croûte épaisse qui laisse à nu, en se détachant, la chair corrodée et mangée comme par un chancre. Le bouton, lorsqu'il est seul, est mâle; s'il s'étend et se divise en nombreuses pustules, il est désigné sous le nom de «bouton femelle», galant qualificatif! Tous les habitants de Bagdad, y compris les chats et les chiens, portent les traces indélébiles de ce vilain mal. Les étrangers prennent eux-mêmes plus ou moins vite le germe de la maladie: les uns passent plusieurs années sans en être atteints, les autres voient le fatal point blanc apparaître dès le lendemain de leur arrivée. On a d'ailleurs fait la remarque que, si les indigènes ont la face ravagée, les Européens atteints le sont généralement à la surface du corps.

Il n'existe pas encore de remède préventif ou curatif contre le bouton de Bagdad. Quelques médecins anglais avaient eu l'espoir de le faire avorter par des cautérisations, mais à ce traitement ont succédé des plaies de si mauvaise nature qu'ils recommandent aujourd'hui de laisser le bouton se développer tout à son aise. C'est encore le meilleur moyen d'avoir des cicatrices peu apparentes. Les émollients, que sont toujours tentés de mettre les Européens, ramollissent la peau et agrandissent les plaies, au point qu'on peut y loger une pièce de cinq francs en argent; les emplâtres violents préconisés à Bagdad pour faire tomber les croûtes creusent les chairs et leur laissent longtemps une teinte violacée.

Les traces du bouton de Bagdad sont surtout désagréables à des yeux européens; ici, tous les visages étant plus ou moins déparés, on estime que les coutures laissées par ce vilain mal n'ont jamais gâté un joli visage.