Les Arméniens qui entourent Sa Grandeur ont tout l'aspect de sacristains français, mais savent offrir à l'étranger le café et la pipe avec une bonne grâce qui ne manquerait pas de scandaliser les serviteurs de notre clergé national.
«Je suis heureux de vous voir, nous dit le prélat; j'aime les Français. Puisque vous êtes venus à Tauris par la route du Caucase, vous m'apportez sans doute des nouvelles du Catholicos.
—Je suis désolé, Monseigneur, répond Marcel, de ne pouvoir satisfaire votre désir; j'ai honte de l'avouer, mais j'étais déjà à quatre étapes d'Érivan quand j'ai entendu parler du couvent d'Echmyazin; j'ai donc été privé de l'honneur de saluer l'archevêque.
—Je le regrette vivement, réplique le prélat. Le Catholicos, chef suprême de la religion grégorienne, qui s'étend non seulement en Perse, mais dans la Turquie d'Asie et aux Indes, aurait été heureux de vous recevoir. C'est un homme de grand talent, il connaît la valeur intellectuelle des Européens et vous aurait montré avec bonheur les reliques précieuses du monastère, telles que la lance qui a percé le côté du Christ, le bras droit de saint Grégoire l'Illuminateur, enfermées dans des reliquaires véritables chefs-d'œuvre d'orfèvrerie, et les inappréciables richesses de la bibliothèque, où depuis quinze siècles se sont entassés les manuscrits les plus précieux. Le couvent d'Echmyazin, dont le nom signifie «les trois églises», vous aurait lui-même fort intéressé; il fut bâti en 360 de notre ère, et nos moines vous auraient fait voir des constructions encore en bon état remontant à cette date éloignée. A la suite d'invasions successives, les chapelles de sainte Cayanne et de sainte Cisiphe ont été détruites, il est vrai, mais le trésor et la bibliothèque ont été sauvegardés et renfermés, depuis quelques années, dans un bâtiment en pierre de taille, où ils sont désormais à l'abri de toute détérioration.»
COUVENT D'ECHMYAZIN.
Nous remercions l'archevêque et nous retirons après avoir fait son portrait dans plusieurs poses différentes. Quant à revenir en arrière, il n'y faut pas songer: où trouver le courage nécessaire pour affronter de nouveau la sainte Russie, ses relais de poste et les pieds de porc à la confiture de prunes?
20 avril.—C'était grande fête aujourd'hui chez tous les consuls. Après les réceptions je suis montée sur la terrasse parée du drapeau français. Le soleil éclairait de ses derniers rayons la cité de Zobeïde; la ville tout entière semblait embrasée. J'étais absorbée par la contemplation de ce spectacle, lorsque je m'entendis appeler doucement. «Khanoum (Madame), me dit timidement de la maison voisine une Chaldéenne dont j'ai entendu vanter la beauté et la pureté de type, montrez-moi donc les images que vous faites tous les matins sur la terrasse.» J'étais loin de me douter de cet innocent espionnage quand je venais tirer quelques épreuves des clichés révélés pendant la nuit. Je salue mon interlocutrice et lui offre de poser devant mon objectif: elle consent; l'appareil est bientôt préparé, mais le jour baisse et il devient impossible de faire une photographie. Je cours chercher mon mari et ses crayons, car demain peut-être la belle Rakhy ne sera pas maîtresse de témoigner autant de bonne volonté. Après avoir fait quelques façons pour abaisser le voile de mousseline qui enveloppe son menton et s'arrête sous les narines, elle prend son parti en brave, rejette les draperies sur ses épaules et garde pendant quelques instants une immobilité de statue. Ses yeux noirs sont pleins de malice; le nez carré donne à la physionomie une fermeté qu'accentuent la forme et la couleur rouge foncé de lèvres un peu minces; le trait caractéristique de la figure est la grande distance qui sépare la base du nez de la bouche. La Chaldéenne est coiffée d'un foulard de crêpe de Chine vermillon, serré autour du crâne par un gros nœud formant boule au-dessus du front; les cheveux, nattés en une multitude de petites tresses, tombent sur le dos, cachés sous un voile de laine blanche qui entoure plusieurs fois la tête, la bouche et couvre les épaules.
Une robe de kalemkar (perse peinte à la main) apparaît au-dessous d'une ample koledja (redingote) de drap bleu ornée d'une fine passementerie de soie noire. Ce vêtement dissimule entièrement les formes féminines.
Le portrait achevé à la lumière, Rakhy s'empresse de le regarder en mettant tout d'abord la tête en bas, indice de notions de dessin assez élémentaires, et, après nous avoir remerciés avec effusion, elle s'éloigne tout heureuse en voilant son visage.