21 avril.—Un hadji[3], chef d'une caravane qui doit prochainement se mettre en route pour Mechhed, est venu hier contempler nos bagages et apprécier d'un coup d'œil d'aigle le nombre de mulets nécessaire au transport des colis.

[3] On donne le nom de hadji aux musulmans qui ont accompli le pèlerinage de la Mecque.

Avant de fixer le moment du départ, il faut faire concorder les prescriptions du calendrier avec les convenances des voyageurs. L'almanach est un oracle toujours consulté, dans les affaires les plus graves comme les plus futiles, et jamais on n'accomplit une action sans s'informer auparavant si les constellations sont favorables. Tel jour est propice au début d'une entreprise, tel autre est néfaste, souvent l'heure même est indiquée; jamais un tailleur n'oserait prendre mesure d'un habit en dehors du temps prescrit: sûrement la coupe serait manquée.

Les conjonctions sont sans doute heureuses aujourd'hui, car dès la pointe du jour les tcharvadars viennent demander si nous sommes prêts à partir. Sur notre affirmation, ils annoncent que les chevaux vont arriver sans retard, hala. Pleine de crédulité, je descends dans la cour du consulat, mon fusil sur l'épaule, ma cravache à la main, croyant me mettre en selle dans quelques instants. Il est six heures du matin; j'attends patiemment jusqu'à sept; puis, ne voyant rien venir, j'entre dans le salon.

«Que faites-vous casque en tête et fusil sur l'épaule de si grand matin? me dit le consul.

—Les chevaux devaient venir tout de suite. «Hala», ont dit les tcharvadars, et je pensais partir de bonne heure.

—Ne vous pressez pas tant, reprend M. Bernay. Hala peut s'étendre d'ici à ce soir; préparez-vous au moins à déjeuner avec nous. Quand on veut voyager agréablement en caravane, il faut s'armer de patience jusqu'au jour où l'on a pris l'habitude de se faire attendre. Afin d'acquérir ici le respect et la considération générale, il est sage de ne point se montrer avare de son temps. Les gens dépourvus de mérite ont seuls leurs heures comptées, tandis que les puissants et les savants traitent leurs affaires avec une intelligence si sûre qu'ils ont toujours mille loisirs.»

Vers une heure de l'après-midi, la rue, si calme, retentit d'un bruit inaccoutumé. Alhamdouallah! (grâces soient rendues à Dieu!) ce sont les dix chevaux de charge nécessaires au transport de nos bagages et de nos serviteurs. La race turcomane, si vantée dans le pays, est piteusement représentée par ces pauvres bêtes efflanquées. Dix-huit étapes nous séparent de Téhéran. Arriverons-nous avec de pareilles montures? Enfin nous voilà partis.

FEMME CHALDÉENNE.