La crainte de la France et de l'Angleterre, un certain vernis que l'Oriental prend facilement au contact des Occidentaux, donnent au monde officiel, en partie composé de fils d'Arméniens, de Grecs ou de Syriens convertis à l'islamisme, une souplesse féline qui trompe les plus habiles.

Si l'on veut étudier l'administration turque dans toute sa beauté, il faut aller loin de l'Europe, loin des regards chrétiens, il faut venir à Bagdad par exemple, cette deuxième capitale de l'empire, et suivre dans ses rapports avec la population cette armée de concussionnaires éhontés qui constitue le corps des fonctionnaires turcs.

Un banquier chaldéen a fait faillite à Mossoul en 1880. Au nombre des gens atteints par ce désastre se trouvait un employé de la douane, qui avait trouvé moyen d'économiser, sur de maigres appointements irrégulièrement payés, plus de six cent mille francs. Ce chiffre n'a rien d'exagéré, quand on songe qu'un modeste administrateur, avec la complicité de ses chefs, est parvenu à bâtir, brûler, reconstruire et incendier à nouveau un monument public dont on n'avait même pas creusé les fondations.

Les autorités militaires se sont piquées d'honneur et ont surenchéri sur cet exploit. Dernièrement les généraux ont laissé écraser dans une embuscade un corps d'armée qui n'avait jamais quitté Bagdad.

Cette fausse défaite a été imaginée pour apurer une comptabilité défectueuse, couvrir des ventes clandestines d'armes et de munitions de guerre, et le renvoi de trop nombreux soldats indûment portés sur les états de solde.

Les gouverneurs, dont on a admiré à Stamboul les idées progressistes, les chefs religieux, dont on respecte la sainteté, épousent les filles des cheikhs rebelles, préviennent leurs beaux-pères des mouvements de l'armée ou du départ des grandes caravanes, et leur permettent ainsi d'échapper aux troupes dirigées contre eux et de piller sans danger les voyageurs. Telle est la source de la scandaleuse fortune des Khamavend. La tribu ne compte pas plus de deux cents familles et brave depuis plus de cinquante ans, grâce à la complicité intéressée des hauts fonctionnaires, toutes les forces du sultan.

L'officier qui a retenu de son passage dans nos écoles militaires la fière devise inscrite sur le drapeau de l'armée française, et ne laisse passer aucune occasion de se targuer de ses sentiments patriotiques et généreux, fomente chez les Chamars une révolte qui lui permettra de diriger contre les Arabes une expédition militaire où mourront par centaines les soldats confiés à ses soins, mais d'où il retira honneur et fortune.

Tels sont les Turcs de la nouvelle école: ils ont tous les défauts de leurs prédécesseurs et n'en ont pas la franchise: en revêtant l'habit et le pantalon de la réforme, ils sont devenus faux et hypocrites. Gardez-vous de vous fier à ces aimables convives qui partagent avec vous les meilleurs vins de France, et dégustent, en raillant Mahomet et le Koran, la viande de porc ou la cuisine impure des Francs: ils seraient les premiers à massacrer les Européens s'ils se croyaient sûrs de l'impunité, car, s'il est un sentiment vivace chez les musulmans, et chez les Turcs en particulier, c'est le fanatisme religieux, qui se réduit aujourd'hui à la haine du chrétien. Le Turc nous hait de toute la force de son âme: il nous hait parce que nous sommes les représentants de ces infidèles dont on lui apprend à redouter jusqu'au contact; il nous hait parce que nous reprenons possession des terres d'où ses ancêtres nous ont autrefois chassés; il nous hait parce que, malgré les préjugés et l'éducation, il reconnaît dans ce chrétien méprisable, dans ce chien fils de chien, son supérieur et son maître.

Les causes qui tendent à précipiter la désorganisation de l'empire Ottoman sont d'autant plus graves que la victime est atteinte aux sources de la vie sociale par la pratique de la polygamie et la croyance au dogme de la prédestination, causes de dégénérescence que tempère, jusqu'à un certain point, chez les Chiites, l'admission du libre arbitre.

A la polygamie les Turcs sont redevables de la perte de toute notion de morale publique.