Nos gens ne sont même pas capables de nous donner l'exemple de la résignation: à peine un guide oriental a-t-il perdu sa route, qu'il perd également la tête et ne tarde pas, surtout en pleine nuit, à devenir un véritable embarras. «Les hommes armés doivent toujours marcher en tête d'un convoi égaré», ont assuré les muletiers en se rangeant derrière nos talons. Et, à dater de cette déclaration de principes, ils se sont déchargés de toute responsabilité et s'en sont rapportés à nous pour les amener à un gîte quelconque.
Eussions-nous eu des yeux de lynx que nous n'aurions pas réussi à retrouver la direction du bouquet de palmiers vers lequel nous marchions depuis plusieurs heures, si quatre fantômes coiffés de hautes pyramides noires n'étaient subitement apparus à nos côtés. Le fusil en main, nous nous apprêtions à les tenir à bonne distance tandis que nos gens épouvantés prenaient la fuite et se dissimulaient dans les broussailles: mais notre heure dernière n'avait pas encore sonné. Belzébuth et ses acolytes se présentent à nous sous la figure de bûcherons chargés d'énormes paquets de broussailles. Après avoir hésité à envoyer quelques balles à ces pauvres diables, nous bénissons la Providence de les avoir placés sur notre chemin et leur demandons l'hospitalité en récompense de l'épouvante que nous leur avons causée. Les guides, revenus de leur frayeur, accourent et décident l'un des nomades à les conduire jusqu'au village, à peine distant de quelques kilomètres du marais où patauge la caravane. Enfin nous voici à couvert après avoir franchi une porte vermoulue devant laquelle il a fallu patienter un bon quart d'heure. Un caravansérail placé au milieu d'un bazar éclairé par des lampes fumeuses nous servira de gîte ce soir. Il était temps d'arriver au logis, car la pluie dégénère en déluge.
Kerbéla, 27 décembre.—Que faire dans un caravansérail, à moins que l'on ne dorme? Au soleil levant, nous avons traversé un pont de bateaux jeté entre les deux rives de l'Euphrate et rejoint la route de Kerbéla. A partir de ce point, l'aspect du paysage se modifie complètement. A des plaines désertes succèdent de superbes jardins, défendus des déprédations des passants par des murs de clôture et des fossés profonds. Le chemin, tracé au milieu de bosquets de palmiers et d'orangers, va toujours descendant et serpente à travers des arbres si touffus et si verts qu'ils semblent avoir accaparé la chlorophylle de la création tout entière.
CARAVANSÉRAIL A KERBÉLA.
Si nous avons parcouru hier des pays abandonnés et sauvages, nous en sommes trop amplement dédommagés aujourd'hui. Une multitude de femmes, les unes à pied, les autres à cheval, circulent dans toutes les directions et ne manquent pas d'accabler les «chiens de chrétiens» des compliments les moins aimables. Leurs compagnons, plus timides et persuadés que nous n'aurons pas à leur endroit le respect dont ils nous savent imbus envers le beau sexe, quelle que soit sa laideur, se tiennent à distance de nos fouets, mais nous pétrifieraient de leurs regards farouches s'ils pouvaient leur communiquer les vertus de la tête de Méduse. On respire déjà un capiteux parfum de fanatisme.
La splendeur de la végétation aide à faire oublier l'aménité des passants, et notre petite troupe arrive sans encombre devant la cité de Houssein.
Au-devant d'une porte à prétentions monumentales s'étend une vaste place encombrée de dalles tumulaires, les unes déjà achevées, les autres à l'état d'ébauche. Les tailleurs de pierre, assis sur leurs talons, guettent la venue des convois mortuaires et d'un air engageant proposent leur marchandise aux parents des défunts. Les prix longuement débattus et l'affaire terminée, ils prennent sur-le-champ les noms du mort, de ses ascendants et descendants, et gravent au plus vite l'inscription afin qu'arrivés en terre sanctifiée les cadavres n'aient point à attendre longtemps une sépulture qu'ils sont venus chercher de si loin.
Le bazar aux pierres tombales franchi, nos guides se dirigent vers la porte; mais des gardiens les arrêtent et d'un ton bourru leur intiment l'ordre péremptoire de rebrousser chemin, de longer l'enceinte et de choisir, pour pénétrer dans la ville sainte, un quartier moins populeux, afin que les yeux délicats des pèlerins ne soient point blessés à la vue des infidèles.
Une confusion extraordinaire règne près des murs entourés de ces innombrables campements de dévots qui ne peuvent, faute d'argent, fréquenter les caravansérails. Chaque voyageur, campé auprès de bagages misérables et de chevaux étiques, chantonne quelque invocation pieuse tout en mangeant des dattes mieux pourvues de noyaux que de chair.