Une porte donnant accès sur un boulevard d'haussmannisation récente s'ouvre à l'extrémité des fortifications et conduit jusqu'à une vaste place. Les guides s'arrêtent à mi-chemin et entrent enfin dans une maison de très pauvre apparence dont les misérables chambres entourent une sorte de poulailler boueux. Kerbéla est un pèlerinage trop suivi pour qu'on n'y trouve point de meilleur caravansérail; mais nos serviteurs ont fait preuve de prudence en ne nous mettant pas en contact avec des gens fanatisés par les exhortations des mollahs et énervés par les fatigues d'un long voyage. Après avoir pris possession de pièces étroites situées au premier étage, je monte jusqu'aux terrasses, mes observatoires habituels, et j'aperçois enfin l'ensemble de la ville. A gauche s'élèvent la coupole et les minarets d'or du tombeau de Houssein; à droite, un dôme revêtu de faïence bleu turquoise, construit sans doute sous les derniers Sofis.
S'il a jamais été utile de faire œuvre de diplomate, c'est bien aujourd'hui, car il s'agit de fouler de nos pieds européens un sanctuaire plus vénéré en Perse que la Kaaba de la Mecque elle-même. Et, de fait, nous n'avions jamais été forcés de suivre les petits chemins et de nous loger dans un bouge infect. Instruit par l'aventure de Kâzhemeine, Marcel s'est muni de lettres de recommandation destinées aux chefs civils, religieux ou militaires; je le soupçonne même d'en avoir demandé à feu Mahomet.
Tout d'abord nous allons rendre visite au consul de Perse, digne fonctionnaire dont les quatre-vingt-quatre ans sont gravés sur sa figure en rides profondes. Ce vieux débris diplomatique est entouré d'une bande de mollahs et d'une nombreuse clientèle. Il renvoie ceux-ci, congédie ceux-là, et, lorsqu'il ne reste plus autour de lui que les intimes de la maison, il écoute notre requête. «Jamais un chrétien n'a visité le tombeau de l'imam Houssein», répond le consul à mon mari, «je ne désespère pas cependant du succès de votre demande. Comptez en tout cas sur le représentant du plus puissant monarque de l'Islam.» Et le consul fait avertir le cliddar (celui qui a la clef du tombeau) de notre arrivée. Entre-temps nous sommes invités à admirer un superbe bambin qui s'ébat bruyamment sous les regards attendris du vieillard. Je félicite le bonhomme, certaine de prendre le chemin de son cœur en faisant l'éloge de sa postérité.
«Cet enfant, dit-il, est magnifique, en effet; je n'en ai jamais eu de plus fort et de plus vigoureux; mes arrière-petits-fils sont des avortons si je les compare au dernier de mes héritiers né sous la protection de Houssein.»
L'assistance opine du bonnet, et la conversation se traîne jusqu'au moment où revient enfin l'ambassadeur envoyé chez le porte-clef. «Le cliddar est allé respirer l'air pur des champs et ne rentrera pas à Kerbéla avant la fin de la semaine.» Cette réponse est de mauvais augure, car chacun sait très bien de quelle manière il doit interpréter l'absence du gardien de la mosquée: notre interlocuteur cesse de vanter l'omnipotence du représentant du roi des rois et, sans transition préparatoire, se prend à gémir sur la situation précaire des Persans, contraints dans la Turquie d'Asie de se conformer aux volontés des fonctionnaires ottomans. Il termine ses lamentations en essayant de nous persuader que l'autorité turque est seule assez puissante pour nous faire pénétrer dans une mosquée chiite. Ce raisonnement sonne juste comme une épinette brouillée avec son accordeur, mais Marcel se donne l'air de le tenir pour juste, et, sous forme de conclusion, sort de sa poche une lettre du valy de Bagdad adressée à son subordonné le moutessaref de Kerbéla.
VUE DE KERBÉLA.
Le vieillard, interloqué, s'écrie que nul désormais ne peut marcher à l'encontre de notre désir et ordonne de seller son cheval afin qu'il puisse aller à la campagne du cliddar lui faire part de notre démarche. Il enverra la réponse dès son retour.
Vers le soir, une douzaine de mollahs envahissent notre chambre. Les porte-turban débitent à tour de rôle une interminable litanie de compliments et laissent enfin la parole au beau parleur de la troupe. Après un préambule savant, consacré à exalter les sentiments du consul à notre égard, le respect du cliddar pour nos lettres de recommandation, la sainteté de la mosquée de Kerbéla, où le chah lui-même n'est entré qu'après avoir traversé à pied la ville entière, l'orateur affirme que nous profiterions d'une faveur insigne refusée jusqu'ici à des étrangers, si nous étions autorisés à monter sur la terrasse d'une maison voisine de l'édifice et à examiner la cour centrale du haut de cet observatoire. Nous devrons toutefois nous coiffer du tarbouch sunnite, afin de ne point éveiller l'attention des fidèles.
«Cette condition est de tous points inacceptable, a répondu Marcel; je ne reconnais pas l'autorité du commandeur des croyants, et dans aucun cas je ne subirai l'humiliation que vous me proposez.»