Sur ces paroles, dont le sens injurieux pour les Sunnites a ravi nos interlocuteurs, les mollahs semblent s'amadouer: «ils comprennent notre répulsion» et se retirent en promettant de venir nous prendre le lendemain à la pointe du jour afin de nous introduire sur les terrasses de la mosquée avant l'ouverture des portes.

28 décembre.—L'aurore n'avait pas encore terni la clarté des étoiles et je guettais du balakhanè l'arrivée des turbans blancs. Peine perdue; le soleil s'est levé, les dômes d'or de la masdjed ont scintillé à ses premiers rayons, deux heures se sont passées: les mollahs ne sont point venus. Lassé par ces déceptions énervantes, Marcel a envoyé le cawas demander des explications au consul et, en attendant son retour, nous sommes allés visiter la ville.

Il faut parcourir cette immense nécropole pour se rendre compte de son étendue. Non seulement la mosquée chiite est entourée de tombes placées, suivant les moyens pécuniaires de leur propriétaire, dans les galeries voisines du sanctuaire et dans les cours intérieures, mais, de tous côtés, en dehors de l'enceinte, s'étendent, cachés sous des arbres magnifiques, d'immenses champs de repos destinés au commun des mortels. Ces bosquets ombreux disposent à une quiétude sereine, et j'en arrive à comprendre l'entraînement qui pousse les Persans à souhaiter quelques pieds de terre dans ces jardins où rien ne semble devoir troubler leur dernier sommeil.

Les turbans blancs peuvent seuls rivaliser en nombre avec les pierres des cimetières; en file, en bataille, partout on rencontre des mollahs: les uns vieux, tristes, sévères, les autres jeunes, roses, fringants, gras, coquets et aussi bruyants que peuvent l'être des étudiants quand ils peuplent une ville universitaire. Tous, petits et grands, vivent aux dépens des pèlerins et touchent une partie du prix des concessions vendues chaque année à leur profit. En somme, bien malin est le voyageur qui sort de Kerbéla sans y avoir engagé ses tapis et son argenterie s'il est riche, sa pipe et son aiguière s'il est pauvre.

Comme j'ai été bien inspirée de ne point perdre la matinée en démarches inutiles! A notre retour au logis nous avons trouvé une nouvelle ambassade, chargée de reprendre la question des tarbouchs. Marcel, impatienté par les éternelles tergiversations d'une diplomatie aux abois, n'a pas attendu la fin de l'explication pour mettre les mollahs à la porte et donner du haut en bas de la maison l'ordre de seller les chevaux, qui l'emporteront bien loin d'une cité où les Chiites ne savent pas mieux tenir leur parole que de vulgaires Sunnites.

Quelques instants plus tard nous sortions de Kerbéla, vouant aux mêmes divinités infernales le cliddar, le consul, la mosquée, Hassan et Houssein, Omar et Abou-Bekr, Persans et Turcs, Sunnites et Chiites.

29 décembre.—Nous voici de retour à Bagdad.

La ville, éclairée aux rayons du soleil couchant et noyée dans les légères brumes d'or qui s'élevaient du sol jusqu'aux verts panaches des palmiers, ne m'avait jamais paru plus radieuse et plus belle. Combien Babylone devait être majestueuse quand ses monuments gigantesques, ses jardins suspendus, ses palais merveilleux, ses murs et ses portes d'airain se présentaient aux yeux surpris des voyageurs!

La ville de Nabuchodonosor est redevenue poussière; quel sort l'avenir réserve-t-il à la cité des califes? Elle est bien déchue depuis les jours où ses premiers souverains s'élançaient à la conquête du monde et portaient leur étendard triomphant jusqu'à Grenade et à Cordoue!

Sa destruction et sa ruine définitives sont-elles prochaines? Je ne le souhaiterai pas, mais je m'arrêterai à un moyen terme: qu'Allah balaye les valys, les magistrats, les douaniers et toute la vermine administrative accumulée derrière ses murs, qu'il protège ses gracieux édifices et qu'il ne les confonde pas dans le néant avec tant d'autres merveilles que leur grandeur et leur solidité semblaient devoir préserver des atteintes du temps, le plus terrible et le plus inexorable des dieux!