«Que le gouvernement anglais, dit-il plein de reconnaissance, soit grand après le gouvernement turc!
—Qu'est-ce à dire? s'écrie le commandant blessé dans son amour-propre national; oserais-tu mettre en parallèle ta patrie et la mienne?
—Non, reprend l'effendi d'un air contrit, j'ai souhaité seulement à l'Angleterre d'être aussi glorieuse et aussi puissante que la Turquie.»
Nous débarquons. La ville, créée, il y a à peine trente ans, au point où le Tigre dans ses nombreux méandres se rapproche le plus de la frontière persane, est dépourvue de ressources, et nous eussions été fort en peine, si le consul de Bagdad n'avait eu la prévoyance de nous recommander à un négociant chrétien. Notre hôte porte le nom de Jésus. Il a mis à notre disposition la plus belle pièce de sa maison, mais a vainement tenté de nous procurer des chevaux. Les rares habitants qui pourraient nous sortir d'embarras possèdent tous de superbes poulinières du Hedjaz, et ne consentiraient pas plus à déshonorer des bêtes de pur sang en posant sur leurs nobles reins un fardeau quelconque, qu'à les exposer à être prises par les Beni Laam, campés dans les déserts compris entre le Tigre et Dizfoul.
Si le Stud-book arabe n'est point imprimé sur vélin, il n'en est pas moins gravé au plus profond de la mémoire des nomades; tous savent par cœur l'arbre généalogique de chaque habitant de leur écurie et vouent à leurs juments surtout un attachement sans limite.
«Veux-tu ma fille?» disait dernièrement un chef de tribu au gouverneur d'Amara, qui lui avait rendu un service signalé, «elle est à toi; j'aime mieux te la donner et la doter de cent mille medjidiés que de me séparer de Samas, ma jument favorite.»
Un cheikh vient-il à perdre ses troupeaux dans une razzia et a-t-il besoin d'argent: il se refuse en général à vendre l'entière propriété de ses juments et cède le quart ou la moitié de la bête avec ou sans la bride, c'est-à-dire avec ou sans le droit de la monter. En même temps il se réserve la faculté de racheter la fraction aliénée. Si la jument met au monde un poulain, on le vend, et les copropriétaires se partagent le produit de l'affaire; si, au contraire, il naît une pouliche, le maître de la bride doit l'élever pendant une année et offrir au copropriétaire le choix entre la moitié de la mère et la fille tout entière. Ces transactions sont réglées par un véritable code, que les cheikhs arabes connaissent et interprètent avec justice.
Les nomades n'exigent pas de leurs chevaux une grande vitesse; ils ne sauraient utiliser cette qualité dans un pays sans routes, couvert de broussailles ou de marécages et dépourvu le plus souvent d'eau potable; mais en revanche ils demandent à leur monture de résister aux privations et à la fatigue, et de les transporter à de grandes distances, parfois sans boire ni manger. Certaines juments bien connues ont marché durant trois jours et trois nuits sans débrider et n'ont pas été atteintes de fourbure après une pareille course. Somme toute, deux bons yabous et quelques forts mulets feraient en ce moment bien mieux notre affaire que de nobles coursiers, impossibles d'ailleurs à se procurer.
3 janvier.—Le ciel est gris et maussade, la saison des pluies s'annonce comme très prochaine, la fièvre nous guette, et les jours se passent sans être utilisés.
4 janvier.—Hier soir, notre hôte, Jésus, vint nous demander s'il nous serait agréable de l'accompagner à l'office, célébré par un prêtre chaldéen dans une église bâtie aux frais de la colonie chrétienne d'Amara.