A la pointe du jour nous franchissons le seuil d'une salle étroite à peine haute de trois mètres. Cette pauvre chapelle, bâtie en torchis et couverte d'une terrasse de pisé portée sur des chevrons noueux, ne possède d'autre ouverture que la porte. Je passe au milieu d'une soixantaine de fidèles pieusement recueillis, puis je viens prendre place devant le plus pauvre des autels: il est en terre; la nappe, faite d'une indienne colorée, le dissimule à peine; une boîte peinte tient lieu de tabernacle. Dès notre arrivée les marguilliers se sont empressés d'allumer une vingtaine de bougies; un brillant éclairage est le luxe suprême de toutes les cérémonies religieuses ou profanes de l'Orient, et la messe chaldéenne a commencé, tantôt chantée par le prêtre, tantôt nasillée par les enfants, qui viennent soutenir aux moments solennels les voix plus graves des hommes, réunis au fond de l'église. Je n'ai point éprouvé pendant cette longue cérémonie l'impression de lassitude que l'on ressent dans nos églises de village; je me suis crue ramenée à bien des siècles en arrière, alors que la foi naïve était encore dans toute sa primitive ardeur, en ces temps de persécution où les néophytes se réunissaient pour prier derrière les murs épais d'une maison fidèle, ou invoquaient le Dieu tout-puissant sous les voûtes des catacombes. N'a-t-elle point, comme l'église naissante, surmonté des obstacles sans nombre, cette petite colonie chrétienne? Il y a un an encore, elle n'avait pas même de desservant. Les enfants naissaient, les morts s'en allaient en terre sans prière et sans bénédiction. A Pâques seulement elle était visitée par un Père carme de Mossoul ou de Bagdad, chargé de mettre ordre en quelques heures aux affaires spirituelles de la communauté. Aujourd'hui, au contraire, les mourants reçoivent les dernières consolations, les nouveau-nés l'eau baptismale, et les fiancés peuvent s'unir en légitime mariage pendant toute l'année.
Après la messe les chefs de la colonie chrétienne nous ont invités à les suivre chez leur pasteur. Le prêtre habite une cabane de terre bâtie non loin de l'église. L'appartement se réduit à une seule pièce, servant à la fois de parloir et de chambre à coucher. Quelques couvertures jetées sur une estrade de roseaux, une malle utilisée tour à tour comme armoire ou comme fauteuil, des livres de prières respectueusement posés sur une table, composent toutes les richesses du desservant. Quelle pauvreté! mais aussi quelle paix et quelle heureuse insouciance règnent ici! Il est bien en harmonie avec la chapelle, le presbytère d'Amara.
5 janvier.—Dieu d'Isaac, d'Abraham et de Jacob, soyez béni! Une caravane chargée d'indigo vient d'arriver de Dizfoul: nous partons demain. Ce n'a pas été petite affaire que de décider le tcharvadar bachy à détacher six bêtes de son convoi. Le brave homme a allégué la fatigue de ses animaux, le danger de traverser en si petite troupe le pays des Beni Laam; bref, le consul de Perse s'en est mêlé, mon mari a promis d'indemniser les muletiers si on leur volait nos montures, et les arrhes ont été acceptées. Afin de donner confiance à nos gens, Marcel est allé trouver le moutessaref (sous-préfet turc) et lui a demandé une escorte de quatre zaptiés: «Je me garderais bien de m'occuper de vos affaires, s'est écrié ce nouveau Pilate. Et, s'il vous arrivait malheur, quelle situation serait la mienne? Ma responsabilité serait engagée. En vous déconseillant au contraire le voyage de Dizfoul, je fais œuvre d'ami sincère et de fonctionnaire prudent. Vous n'aurez à vous en prendre qu'à vous-même des suites d'une pareille équipée.» Quelle leçon d'administration a reçu là mon mari!
7 janvier.—Nous sommes partis d'Amara vers midi avec l'intention d'aller coucher aux tentes de Douéridj.
Le convoi a côtoyé pendant plus de quatre heures un canal le long duquel s'étendent de belles prairies; puis, arrivé en vue d'un bouquet de palmiers, il a fait halte. «Vous ne trouverez plus désormais que de l'eau amère», disent nos guides. Les chevaux, débridés, sont menés à l'abreuvoir, Marcel tire de ses fontes une vieille croûte de pâté, et nous dînons en considérant les gros nuages amoncelés au-dessus de nos têtes. Un vol de corneilles passe à notre gauche; au même instant je reçois quelques gouttes de pluie. Si ces oiseaux de mauvais augure pouvaient nous prêter leurs ailes, nous irions nous installer, à leurs côtés, sous les larges feuilles des arbres; hélas! les vertes toitures ne sont pas le fait de mammifères de notre espèce! En selle, et tâchons d'atteindre au plus vite les tentes de Douéridj. La caravane se lance dans un étang que l'on doit traverser avant d'y parvenir; mal lui en prend: la pluie augmente, la nuit tombe, et, après avoir battu de droite à gauche roseaux et ginériums, les guides déclarent qu'ils ont perdu la route et que, privés de la vue des étoiles, ils ne peuvent sortir du marais avant le jour.
On décharge les mulets. Marcel fait empiler les bagages de façon à nous préparer un siège au-dessus des eaux, et nous nous asseyons au sommet d'une malle, avec la sombre perspective de passer toute la nuit exposés à l'orage. Encore si l'on pouvait chanter, causer, dîner, on ne perdrait pas tout courage, mais nos gens sont décidément des empêcheurs de danser en rond. Non seulement ils ont résisté à la tentation d'allumer leurs kalyans, mais ils nous ont même suppliés de garder le silence afin de ne point avertir de notre présence les nomades du hor (marais). «Ne payant pas de redevance à la tribu campée dans ces parages, elle est maîtresse de nous traiter fort mal», concluent-ils en hommes habitués à tenir compte du droit du plus fort. Eux-mêmes se couchent dans l'eau croupissante et, l'oreille tendue, l'œil au guet, ils surveillent les mulets, qui, la tête basse, tournent le dos à l'ouragan. Nous seuls et Séropa, le nouveau cuisinier, juché comme un singe sur la plus haute de ses marmites, dominons la situation. Il est à peine onze heures, la pluie redouble de violence, le vent fait rage. Quelle belle nuit, messeigneurs, pour une orgie à la tour de Nesle, mais quelle triste aventure pour des voyageurs installés entre deux eaux, sans autre abri que des casques défoncés et des imperméables perméables! La lassitude a triomphé des éléments et j'ai fini par m'endormir.
UNE NUIT DE JANVIER DANS LE HOR.
Au jour je me suis aperçue que Marcel avait amoncelé sur moi toutes les couvertures et que, planté au centre de notre petit îlot en guise de piquet, il avait disposé son caoutchouc autour de nous afin d'éloigner le plus gros de l'averse; à part les pieds et les jambes, déjà trempés la veille, j'étais fort peu mouillée. Au premier mouvement je me suis néanmoins trouvée si raide, si courbatue, envahie par un frisson si pénétrant, que j'ai désespéré de pouvoir remonter à cheval; il a bien fallu néanmoins se remettre en chemin. A huit heures le soleil ne s'était pas encore levé, la pluie recommençait à tomber de plus belle; les guides ont repris leur folle promenade à travers les roseaux et ont bien voulu reconnaître qu'ils avaient tout hier au soir marché à l'ouest au lieu de se diriger vers l'est.
J'ai conscience d'avoir souffert mort et passion pendant cette étape: un violent accès de fièvre s'était déclaré, mes artères battaient à se rompre, tout mon corps gémissait, et quand, trente et une heures après avoir quitté Amara, nous avons atteint le campement de Douéridj, j'aurais été obligée de me laisser choir à terre si Marcel et l'un des muletiers ne m'avaient déchargée comme l'on ferait d'un colis, portée sous une tente spacieuse et couchée au milieu d'un parc de petits agneaux. S'envelopper dans des couvertures, changer de vêtements, il n'y fallait pas songer: les unes étaient imprégnées de pluie, les autres avaient trempé à même le marécage et étaient encore plus humides que les habits abrités sous nos caoutchoucs. La douce chaleur de mes gentils voisins m'a rendu la vie; ce matin je me suis trouvée mieux et en état de plaindre l'infortuné Séropa. Notre dix-septième cuisinier ne cesse de tousser; il gît à l'autre extrémité de la tente, à peine couvert et la tête entourée d'un ignoble chiffon.