«Est-tu malade, Séropa? ai-je demandé.
—Malade? non,… mort: j'ai la fièvre, une fluxion de poitrine et me voilà perclus de rhumatismes. Je suis à moitié nu! ne le voyez-vous pas?
—As-tu perdu ton abba et ton beau tarbouch rouge? T'en serais-tu débarrassé au profit du hor? Qu'as-tu fait de ta malle? elle était, il me semble, assez bien garnie.
—Hélas, je ne la verrai plus! Ce n'est pas moi qui userai tous les beaux effets qu'elle contient. Faites préparer ma fosse.
—Dans un instant, si tu n'es pas trop pressé. Réponds d'abord à mes questions. Où est ta malle?
—Chez votre ami Jésus. La veille de notre départ, le moutessaref—que ses femmes et ses juments restent bréhaignes!—m'envoya chercher en secret et me dit: «Tu es au service des Faranguis et tu vas les suivre en Susiane?—Oui, Excellence.—Je les ai avertis des dangers qu'ils avaient à courir en route et je me suis efforcé de les retenir à Amara: ils n'ont rien voulu entendre. Tant pis pour eux; quoi qu'il arrive, je m'en lave les mains. Quant à toi, tu es sujet turc, c'est donc une autre affaire. Si tu m'en crois, tu abandonneras ces fous à leur triste sort et tu retourneras à Bagdad.» J'ai remercié de sa bienveillance le moutessaref et lui ai promis de suivre ses bons conseils. Comme je ne suis pas un ingrat et que je mange votre pain, je n'ai pas voulu vous quitter. La peau du fils de ma mère n'était guère de nature à tenter les Arabes: j'ai donc confié ma malle à Jésus et, choisissant mes plus vieilles défroques, je me suis mis en route à la queue du convoi, un peu honteux de mon nouvel équipage. Depuis deux jours je suis transi, je tousse à m'étouffer et ne puis plus me tenir sur mes pauvres jambes. Combien je regrette de m'être laissé effrayer par les paroles du moutessaref!
—Prends de l'argent, fais tuer un mouton et habille-toi avec sa toison; pendant que le cuir se tannera sur ton dos, la laine, laissée à l'intérieur, te préservera du froid et de l'humidité. Depuis que tu es malade, qui donc s'occupe de préparer les repas de Çaheb?
—Oh! personne. Tous les vivres sont là, on n'y a même pas touché. Je crois que les Arabes ont donné à Çaheb du riz et du lait aigre.
Il est grand temps que je revienne à la santé et que je reprenne les rênes du gouvernement. Si je n'y prenais garde, mon pauvre Marcel se laisserait mourir de faim.
10 janvier.—Revenir à la vie! Encore quelques étapes comme la dernière, et l'on pourra me chercher un asile sous les beaux ombrages de Kerbéla. Hier matin, le temps s'étant éclairci, les muletiers nous ont conseillé de profiter de l'embellie, car on ne peut, en cette saison, compter sur une suite de beaux jours. J'avais eu la fièvre toute la nuit; cependant le soleil était si beau, l'air si doux et si pur, la plaine si verte que je n'ai pas hésité à me remettre en route. Nous avons d'abord franchi un cours d'eau étroit, mais fort torrentueux, et marché ensuite dans la direction de grands tumulus. De droite et de gauche paissaient des troupeaux de chameaux; à l'horizon se dressait une haute chaîne aux crêtes neigeuses. C'est au pied de ces montagnes qu'était bâtie Suse et que s'élève encore la moderne Dizfoul.