Je me suis assise gravement. Cham Sedjou et ses nombreuses amies, assemblées en cette circonstance, se sont accroupies tout autour de moi, et par trois fois nous nous sommes mutuellement informées de l'état de nos précieuses santés. Bibi a déclaré qu'elle s'était réveillée le matin avec un violent mal de tête, mais que la joie de recevoir ma visite et enfin ma présence bénie avaient achevé de dissiper ses douleurs. Les approbations enthousiastes de l'assistance me prouvent combien la phrase est dans le goût persan; je me contente de m'incliner, faute de savoir surenchérir sur pareilles amabilités.

Bibi Cham Sedjou est une Persane: les narines vierges de perforation témoignent de sa race. En femme intelligente, elle supplée aux charmes envolés par une conversation agréable et moins banale que celle dont sont régalés habituellement les murs des andérouns. Son instruction n'est pas à la hauteur de sa bonne volonté; les notions les plus élémentaires de la géographie lui font défaut. Elle a bien entendu parler d'une terre connue sous le nom de Faranguistan, terre misérable dévolue aux Anglais et aux Russes infidèles, grands mangeurs de porc et grands buveurs d'eau-de-vie, mais elle ignore le nom même de la France. Elle croit aussi, à en juger à ma tête tondue, qu'aux Persanes seules Allah a octroyé des tresses longues et souples, pour la plus grande jouissance de ses fidèles serviteurs sur la terre et de ses élus au ciel, et que la couleur blonde de mes cheveux, n'ayant rien de naturel, doit être due à une sorcellerie particulière. J'ai essayé, sans la convaincre, d'expliquer à mon interlocutrice combien des nattes seraient gênantes pendant la durée d'un très long voyage, mais j'ai négligé de l'entretenir d'autres inconvénients graves dont il eût été aussi malséant de lui parler que de corde devant un pendu.

«Pourquoi se peigner tous les jours? m'a-t-elle répondu avec surprise, il est bien suffisant de procéder à cette opération une fois par semaine, en allant au bain.»

Les servantes apportent le thé. La première tasse m'est présentée, on offre la seconde à mon guide. Il la prend en sa qualité de mâle, et ne manifeste même pas l'intention de la passer à la femme de son père ou aux khanoums ses voisines. Puis, toutes les amies de Bibi Cham Sedjou ayant essayé mon casque blanc, non sans rire à se tordre, et s'étant à tour de rôle mirées dans un fragment de glace entouré d'une superbe bordure en mosaïque de cèdre et d'ivoire, je reprends possession de ma coiffure et me retire afin de terminer en un seul jour, s'il est possible, la revue des andérouns où je suis attendue.

«Allons voir maman», a dit joyeusement mon jeune guide après avoir fait charger sur la tête d'un serviteur le fauteuil qui doit me précéder.

Matab khanoum est une fille de tribu. Il n'est pas besoin de la voir pour s'en convaincre. En véritable Arabe, elle a installé ses juments de pur sang dans la cour de la maison, afin de ne jamais les perdre de vue; l'escalier s'ouvre justement derrière les sabots d'une belle poulinière.

Le logis, semblable à celui de Bibi Cham Sedjou, est orné avec un luxe relatif. Des porcelaines de vieux chine contemporaines de chah Abbas encombrent les takhtchés et provoquent mon admiration, tandis qu'une horrible soupière de faïence anglaise fait vis-à-vis à une superbe coupe émaillée. On pose le fauteuil sur un tapis kurde fin et ras comme du velours et je m'assieds auprès d'un métier à tisser. Matab khanoum emploie ses loisirs à confectionner ces grands filets de soie rose ou jaune à pasquilles d'or qui couvrent sans les voiler la tête et la poitrine de toutes les femmes de la Susiane.

La maîtresse de la maison est petite, maigre, brune de peau, peu séduisante, mais, en sa qualité de mère de l'unique héritier de la maison, elle jouit d'une supériorité incontestée sur les autres femmes de son époux. Son humeur est d'autant plus difficile qu'elle est jalouse en ce moment d'une rivale fort belle et pour laquelle elle craint d'être délaissée. Les regards de Matab khanoum s'adoucissent pourtant quand ils se dirigent vers son fils, «la fraîcheur de ses yeux». L'amabilité et la bonne éducation de mon petit ami lui ont valu mes félicitations; alors, souriante, en vraie maman elle m'a appris que les mollahs étaient surpris de l'intelligence de Messaoud. «Cet enfant est appelé aux plus hautes destinées: il deviendra l'une des lumières de l'État. Agé de dix ans à peine, il sait déjà par cœur plusieurs chapitres du Koran et les plus beaux morceaux de nos poètes classiques.»

«Veux-tu, Messaoud, nous dire un de ces contes que tu apprenais hier à ta petite sœur?

—Brisez-moi la tête, coupez-moi les oreilles, arrachez-moi les yeux: je serai toujours prêt à vous obéir», a répondu l'enfant. Puis, sans témoigner ni timidité ni embarras, il a pris la parole.