Les abords de la maison, le vestibule disposé derrière la grande porte, les cours, étaient encombrés de mollahs coiffés d'énormes turbans blancs, de seïds et même de fonctionnaires placés sous la sujétion et la dépendance morale du chef religieux. Celui-ci, entouré de quelques intimes, était assis sur une terrasse d'où l'on domine le cours du fleuve, et attendait notre visite, annoncée depuis la veille. Il n'a pas encore enjambé le siècle, et pourtant il marcherait vers son deuxième centenaire que je n'en serais guère surprise, tant son corps est cassé, déformé, sa figure vieille et ridée: la fée Carabosse en turban. A peine peut-il se tenir debout, à peine y voit-il pour se conduire: mais dans cet être délabré la vie intellectuelle paraît, en dépit des ans, avoir conservé toute sa vigueur.

L'accueil du cheikh a été poli et cérémonieux. Néanmoins il nous a donné clairement à entendre que, si l'on voulait bien tolérer des chrétiens durant une nuit ou deux tout auprès du gabre, on ne saurait sous aucun prétexte les autoriser à visiter la salle close où se trouve le cénotaphe. Marcel a vainement insisté: «Daniel, a-t-il insinué, est un prophète aussi vénéré des chrétiens que des musulmans». Le cheikh Thaer, en véritable égoïste, a réclamé l'entière propriété du saint, et il a fallu la lui abandonner afin d'obtenir le droit d'asile dans le tombeau très apocryphe du patron des dompteurs de lions.

La discussion close, le cheikh est allé faire sa prière, nous abandonnant aux mains de ses secrétaires, esprits forts qui n'ont consenti à nous laisser partir qu'après avoir obtenu leur photographie. Je me suis prêtée de bonne grâce à leur fantaisie: du haut de la terrasse se déroulait l'un des plus séduisants paysages de Dizfoul.

A midi nous avons conquis notre liberté. La caravane traverse la rivière sur le pont sassanide et atteint des champs de blé, puis un village entouré d'une enceinte de terre dissimulée sous une épaisse verdure, enfin, à quelques kilomètres de la ville, la lande déserte. Toute culture cesse et la terre ne produit plus que des arbustes malingres et des konars rachitiques redevables de la vie à l'humidité entretenue dans le sous-sol par un bras de la Kerkha. Les chevaux franchissent le fleuve avec de l'eau jusqu'au ventre, et nous continuons notre route. Plus de champs de blé, plus de jungle, mais une région sillonnée de digues ruinées et semée de collines artificielles habillées jusqu'à leur sommet d'herbes verdoyantes. De tous côtés s'étend la plaine, couverte de chardons desséchés. Je ne vois jusqu'à l'horizon ni villages, ni tentes, ni troupeaux: c'est le désert dans toute sa désolation, désolation bien attristante, car elle est due à l'abandon et à l'oubli des hommes. Nous avançons; le soleil perce les nuages et éclaire à une distance difficile à apprécier un énorme tell qui va se prolongeant sur une longue étendue. On se croirait en présence d'une montagne naturelle, n'était la crête unie du massif. Situé à l'extrême droite, un plateau plus élevé domine l'ensemble du tumulus: «Chous!» s'écrient les tcharvadars.

Laissant à l'est un petit imamzaddè en ruine, les guides nous conduisent jusqu'au bas du tumulus; ses dimensions colossales me frappent d'autant plus que je puis les mesurer à notre échelle.

Le tombeau de Daniel se présente au pied et à droite de la haute terrasse désignée dans le pays sous le nom de kalè Chous (forteresse de Suse). Un cours d'eau marécageux, le Chaour, qui jaillit de terre à quelque dix farsakhs en amont et va se perdre dans l'Ab-Dizfoul, baigne les murs du saint édicule.

«Est-ce là le gabre?

—Oui, Çaheb.»

Il ne valait vraiment pas la peine de faire tant d'embarras pour nous laisser y pénétrer. Le monument n'est en harmonie ni avec sa réputation ni avec le zèle pieux des nombreux pèlerins qui viennent chaque printemps le visiter. En venant de Dizfoul, on aperçoit tout d'abord des murs de terre et une massive porte d'entrée. On se croirait devant un petit village enceint de murs bien entretenus, si un clocher en pain de sucre ne se dressait au centre des constructions et n'indiquait la destination de l'édifice. Les façades perpendiculaires à celle du sanctuaire sont bâties en arcades, formant chacune un réduit spécial réservé aux gardiens du tombeau et à quelques pâtres aussi sauvages que les chiens jaunes couchés sur les tas de fumier amoncelés au milieu de la cour.

Des rideaux formés de tiges de ginériums réunies par des cordes faites en fibres de palmier mettent les habitants des loges à l'abri des grandes pluies, qui viendraient les fouetter jusqu'au fond de leur tanière.