Le motavelli (gardien du tombeau) nous a d'abord offert un asile sous une arcade inhabitée et dépourvue de rideau de feuillage; puis, à la vue des nuages sombres, présage certain de la reprise des pluies, il s'est ravisé. Après avoir relu la lettre de son chef, il a donné l'ordre de débarrasser un cabinet noir dont la porte s'ouvre sous le péristyle du tombeau, et a permis à Séropa d'y transporter nos bagages.

L'AB-DIZFOUL ET LES SECRÉTAIRES DU CHEIKH THAER.

Assurés d'un logis sec, si ce n'est propre, nous sommes sortis d'un édifice peu intéressant, du moment que l'on nous interdisait l'entrée du tombeau et le plaisir de contempler dans sa gigantesque beauté le corps du peïghambar (prophète), long de quarante mètres et large de dix à la hauteur des épaules. Marcel a loué des ânes, et, suivis du motavelli, un brave homme décidément, nous avons gravi les tumulus, afin de jeter un premier coup d'œil sur la ville royale des Nakhounta et des Assuérus.

Sans s'arrêter aux nombreux vallonnements et aux mouvements de terrain qui s'étendent jusque sur la rive droite de la Kerkha, trois énormes masses de terre bien séparées et bien distinctes les unes des autres se dressent devant nous. La plus imposante, celle dont le sommet m'est apparu dominant tout le tell, la kalè Chous, s'élève à trente-six mètres au-dessus du niveau du Chaour. Les pluies ont raviné ses parois, aujourd'hui tapissées de ronces, mais on ne saurait cependant atteindre la plate-forme, à moins de suivre deux frayés de chèvres: l'un est l'œuvre personnelle de ces intéressants animaux; l'autre, fort ancien, servait de chemin d'accès aux habitants de la citadelle. Nous suivons ce dernier; à l'extrémité d'un sentier en lacet se présente une porte défendue par d'énormes blocs de maçonnerie en briques séchées au soleil, conservant encore l'apparence de tours. Au delà s'étend une plate-forme de peu d'étendue, à l'extrémité sud de laquelle commence une voie très étroite ménagée au-dessus d'une haute courtine. Cet isthme était sans doute le dernier obstacle à affronter quand les assaillants, après avoir gravi le sentier et enlevé la première porte, se présentaient devant le corps de place. A partir de l'étranglement le tumulus s'élargit en un vaste plateau, d'où l'on domine la plaine et les deux tumulus voisins. Je suis au cœur de cette inexpugnable forteresse, l'orgueil des rois de Suse, de ce château où s'entassaient leurs trésors, de cette citadelle qui devint après la conquête macédonienne la résidence d'une garnison chargée de maîtriser, en l'absence d'Alexandre, les derniers efforts des vaincus. Les historiens grecs nous ont laissé l'énumération des richesses trouvées à Suse: quarante mille talents d'or et d'argent monnayés, des meubles précieux, trois mille livres de pourpre d'Hermione que les rois avaient accumulées depuis deux cents ans dans le trésor, et dont la couleur était si fraîche et si claire qu'elle paraissait extraite de la veille; et ces vases d'or où l'on conservait l'eau du Nil et du Danube en témoignage de l'immensité de l'empire. L'inventaire est coquet; pourtant chacune des résidences des rois achéménides, Persépolis, Pasargades, Ecbatane, Babylone, possédait des trésors au moins équivalents à ceux de Suse.

Aujourd'hui des mauves arborescentes couvrent le sol, trop fidèle gardien des secrets du passé, et on chercherait vainement un témoin inanimé des tragiques événements dont la forteresse fut jadis le théâtre.

«Vous perdez votre temps, nous dit le motavelli: descendons et allons voir le palais avant la tombée de la nuit.»

Le conseil est sage; j'enfourche maître aliboron et je me dirige vers l'angle nord du tumulus situé le long du chemin de Dizfoul. Là notre guide, écartant des ronces vigoureuses, nous montre les socles de plusieurs colonnes disposées en quinconce. Quatre d'entre elles sont ornées d'inscriptions trilingues gravées en caractères cunéiformes. Les socles, enfoncés à plus d'un mètre au-dessous du niveau du sol actuel, furent découverts, il y a quelque trente ans, par le colonel Williams et mis au jour par sir Loftus (le propriétaire du fauteuil de Dizfoul). Ils permirent à ce dernier de reconstituer le plan d'un édifice hypostyle entouré de portiques sur trois faces et ayant les plus étroites analogies avec l'apadâna de Xerxès à Persépolis. Les dispositions générales, une base de colonnes à peu près intacte, la patte repliée sous le ventre d'un animal de taille colossale, sont des indices indiscutables de l'origine achéménide du monument susien. A défaut de ces preuves, la lecture des inscriptions trilingues, dont on est parvenu à connaître le sens, nous apprendrait que ce palais, construit à l'époque d'Artaxerxès Mnémon, remplaçait la salle du trône de Darius incendiée sous le règne de l'un de ses successeurs. Ce serait donc à l'abri de ces colonnades qu'apparut aux yeux éblouis du roi des rois la rayonnante beauté d'Esther et que le souverain abaissa vers elle son sceptre d'or.

A part les bases de colonne, débris de sa grandeur évanouie, Suse ne s'enorgueillit plus que de l'admirable rideau de montagnes neigeuses placé comme une barrière infranchissable entre l'Élam et la Perse. Si les hommes pouvaient détruire les œuvres divines comme ils brisent les ouvrages sortis de leurs mains, ils auraient aussi anéanti ces brillantes cimes, tant il a passé ici de barbares guerriers et de conquérants redoutables.

D'après mon mari, la façade extérieure du palais n'aurait pas été orientée au nord vers la chaîne des Bakhtyaris, ainsi que semblent l'avoir cru les archéologues anglais; la vue des montagnes était réservée au roi, mais l'entrée principale, les portes monumentales devaient se dresser au sud de l'apadâna. La position des inscriptions trilingues gravées sur les faces est, sud et ouest des bases en est la preuve. Si le trône eût été orienté vers le nord, les visiteurs se fussent trouvés vis-à-vis de la partie des colonnes demeurée lisse et n'eussent pu lire à l'aise qu'une seule épigraphe. Tournons au contraire le siège royal de cent quatre-vingts degrés: les heureux mortels admis en présence du souverain arriveront par une route longeant la forteresse; dès qu'ils auront franchi l'entrée du palais, ils apercevront au fond de la salle le monarque dans tout l'éclat de sa majesté, et, s'ils sont admis à s'approcher du trône, ils déchiffreront sans peine les trois textes cunéiformes.