INTÉRIEUR DE LA COUR QUI PRÉCÈDE LE TOMBEAU DE DANIEL.
Ne nous plaignons pas: le seïd va se mouiller, et nous serons à l'abri des giboulées.
15 janvier.—Les sentinelles vigilantes qui ont monté la garde devant le tombeau de Daniel se sont montrées à la hauteur de leur mission: elles ont chanté, causé, prié, fumé, absorbé du thé et du café jusqu'à l'aurore et fait un tel vacarme qu'il ne nous a pas été possible de dormir une minute. Comme elles commençaient à se calmer et à s'assoupir, nous nous sommes levés et, franchissant leurs corps, avons pris le chemin du troisième tumulus.
Plus vaste encore que ses deux voisins, il était, lui aussi, enceint de murs de terre, complètement éboulés aujourd'hui. Vers l'ouest se présente un bas-fond de forme rectangulaire, au centre duquel les explorateurs anglais ont pratiqué des excavations, d'ailleurs peu fructueuses. A l'extrémité méridionale de la plate-forme, sur une sorte de presqu'île reliée au tell par un isthme étroit, surgissent deux pierres sculptées d'origine achéménide. Ici une base de colonne avec inscription cunéiforme gravée sur le tore, là un débris de volute très dégradé. Ces deux fragments doivent à leur poids et à leur volume de n'avoir pas pris le chemin du Musée Britannique quand sir Kennett Loftus, traqué par le clergé de Dizfoul, menacé par les fanatiques, fut obligé d'abandonner les fouilles et de quitter précipitamment la Susiane.
En redescendant les pentes abruptes des éboulis, nous nous sommes brusquement trouvés nez à nez avec une famille de sangliers: «Les étranges bipèdes! avait l'air de dire le papa en nous regardant de ses yeux vifs.—Décampons, soufflait la prudente maman.—Voulons pas partir, na! braillaient les moutards, voulons voir le grand Monsieur, et le petit Monsieur aussi.—Nous reviendrons demain, a répliqué la laie; en route!» Et de son groin elle a poussé époux et progéniture vers un marais fangeux situé auprès du tell. Le temps de glisser des cartouches à balles dans les fusils, et la poudre parlait. Au bruit de nos armes, un nombreux troupeau de sangliers que nous n'avions pas aperçu a détalé à toutes jambes. Lassée de tirer sans résultat, la distance étant devenue trop grande, je me suis amusée à compter les fugitifs. J'en ai signalé plus de soixante, éparpillés sur la plaine, puis je les ai perdus de vue. Depuis notre entrée en Susiane nous n'avons pas été tous les jours aussi malheureux: nous aurions chargé un mulet avec nos victimes si nous ne nous étions fatigués à poursuivre le gibier. Canards sauvages, obarès, francolins, outardes, perdrix à panache noir, pigeons et alouettes sont assez nombreux pour faire perdre la tête au moins zélé disciple de saint Hubert.
Laissant à Marcel le soin de parcourir de nouveau les tumulus, j'ai repris le chemin du tombeau. J'entre, et dès la porte un spectacle des plus étranges se présente à mes regards. La caravane du seïd occupe encore le milieu de la cour, les mulets sont bâtés, les chevaux sellés, mais les cavaliers ont mis pied à terre et entourent leur maître. Le saint homme, assis sur des coussins, les traits décomposés, la face verte, paraît en proie à une attaque de délire épileptique: les dents claquent, les mains tremblent, les yeux apparaissent blancs dans leur orbite.
Je m'approche afin de porter secours à mon ennemi d'hier, j'écarte les paysans assemblés; mais une main s'appesantit sur mon épaule, à cette main s'emmanche Séropa: «Qu'allez-vous faire, Khanoum? ne troublez pas le seïd: il est animé de l'esprit divin et guérit un des enfants que vous avez examinés hier au soir.»
Oh! oh! ne dérangeons pas mon confrère; volons-lui seulement sa recette. Je m'avance et vois enfin la pauvre victime. Le seïd la tient des deux mains et lui communique par moments ses frissons bénis. Le bébé pleure, crie à se rompre les cordes vocales; on le trémousse de plus belle. A ce moment décisif le convulsionnaire m'aperçoit au premier rang des curieux: va te promener, le charme est rompu. Mon impureté met en fuite l'esprit saint, au grand chagrin de l'assistance, et le docteur, ressaisi par les nécessités de la vie, réclame son kalyan.
«Ce n'est pas vous qui recevez le souffle d'Allah et guérissez les infirmes rien qu'en frissonnant», me dit un grand diable en haussant les épaules.