SEÏD MIRZA DJAFAR. (Voyez p. [685].)

Nous n'avons pas été plus heureux dans notre visite à l'imamzaddè Abdoulla Banou. La construction, couverte d'une coupole bleue appuyée sur un fût revêtu de mosaïques colorées, serait assez gracieuse, mais elle est aussi bien chichement entretenue. Des lichens verdâtres remplacent en partie les briques émaillées, des cigognes fort occupées à réparer leur nid et à faire des projets d'avenir tiennent lieu de croissant terminal. En nous apercevant, M. et Mme Hadji Laïlag, de pieux musulmans j'imagine, témoignent leur indignation et prennent la fuite à tire-d'aile, sans oublier de faire entendre ce vilain bruit de battoir qu'ils produisent en frappant l'une contre l'autre les deux parties de leur long bec.

Décidément nous sommes de trop ici, et il est grand temps de songer au retour. On nous a bien parlé d'importants tumulus voisins de Chouster, d'antiques forteresses situées à quelques jours de marche dans la montagne, d'anciennes villes abandonnées et même d'un second tombeau de Daniel, une concurrence sans doute, car je tiens pour authentique le monument de Suse: je verrai toutes ces merveilles dans mes rêves. La saison est si pluvieuse qu'on ne peut se lancer à l'aventure; la fièvre nous dévore tous les deux, et, quant à moi, elle m'a épuisée au point que les jambes se refusent à me porter. Depuis longtemps déjà les objets fragiles ne sont plus en sûreté dans mes mains tremblantes; enfin, est-ce l'espoir de toucher bientôt au terme de nos fatigues, ou bien, en arrivant au port, ma volonté faiblirait-elle, mais il est certain que je passe indifférente là où, il y a quelques mois, j'aurais volontiers planté ma tente. Aujourd'hui mes pensées constantes, mes préoccupations de jour et de nuit tendent vers un but: le retour. Comme une écolière paresseuse et impatiente de voir s'écouler les jours, je trace de gros traits noirs sur le calendrier et j'ai marqué d'un point rouge la date probable du départ d'un bateau français qui doit quitter Bassorah vers la fin de ce mois. Je me sens à bout de forces, mais avec quelle joie j'entreprendrai mon dernier voyage en caravane!

MUR EXTÉRIEUR ET MINARET DE LA MASDJED DJOUMA DE CHOUSTER.

25 février. A bord de l'Escombrera, dans la mer Rouge.

As-tu été assez longtemps délaissé, mon pauvre cahier! Et cependant te voilà revenu dans mes mains; trop débiles pour transcrire les pensées d'une tête plus faible encore, elles t'ont repoussé pendant bien des jours, mais elles te retrouvent avec plaisir, compagnon d'infortune, confident des misères passées. Gravir l'échelle de l'Escombrera a été mon dernier effort. Il n'eût pas fallu m'en demander davantage: j'étais exténuée et n'aurais pu, à mon arrivée sur le navire, aller d'une extrémité à l'autre de la dunette sans m'abattre comme un cheval fourbu. Un repos absolu, du sommeil à discrétion m'ont rendu quelques forces. Je pense, donc je vis. Cependant j'en suis encore à me demander comment j'ai pu, dans l'état où je me trouvais en quittant Chouster, faire quatre étapes à cheval, recevant tous les jours de la pluie, pataugeant au milieu des marais et n'ayant pas même le courage de manger. Peu de souvenirs de ce voyage, si ce n'est celui de mes souffrances, sont restés gravés dans ma mémoire. L'esprit inerte, j'ai traversé tout le sud-ouest de la Susiane sans regarder, sans voir, et c'est à la mémoire de mon mari que je dois la description du pays compris entre Chouster et Mohamméreh.

PONT LACHGIAR A CHOUSTER.

Le 22 janvier nous sortîmes de la ville par ce pont Lachgiar qui sert de barrage et complète le système d'irrigation des Sassanides. Après avoir voyagé toute la journée dans une plaine toute verdoyante, nous ne savions guère, à la nuit tombante, où trouver un gîte, quand des colonnes de fumée signalèrent la présence d'un campement. Des chiens farouches aboient à notre approche, et ils grondent encore que nous sommes déjà installés sous la tente du cheikh. L'abri est spacieux, mais, comme le temps est menaçant, il est encombré de vaches, de jeunes agneaux et de poulinières. Tout ce monde nous fait place au feu et à la chandelle, représentée par une lampe de terre remplie de graisse, et d'abord un colloque animé s'engage entre notre hôte et les deux soldats de l'escorte. Ceux-ci, charmés de faire à bon compte étalage de leur zèle et surtout de réconforter leur estomac, exigent le sacrifice d'un mouton. Le chef de la tribu allègue sa pauvreté et propose de tuer un bel agneau, suffisant en somme pour le repas de six personnes. Sur l'acquiescement des guerriers, il sort afin de donner des ordres, et revient une demi-heure après.