«Çaheb, dit-il à Marcel, votre escorte veut me contraindre à tuer un agneau en votre honneur. Dispensez-moi d'un pareil impôt: ma tribu est si pauvre!

—Je te payerai ton agneau.

FABRICATION DU «DOUKH» (PETIT-LAIT). (Voyez p. [693].)

—C'est impossible: le chahzaddè saurait que je n'ai pas fait honneur à sa recommandation. Si vous vouliez une belle poule?

—Apporte ta poule.»

Sur le doux espoir de dîner bientôt, nous avons attendu l'arrivée de la volatile, mais on la cherchait encore à onze heures du soir. De concession en concession, nous avons dîné d'un peu de lait aigre, au grand mécontentement des soldats et des tcharvadars. Ce maigre régal terminé, Marcel organise nos couvertures et, par habitude, place derrière les oreillers une caisse de tôle où s'entassait jadis notre fortune. Quelle inspiration céleste! Comme je dormais à moitié, secouée par les frissons et la fièvre, un bruit épouvantable résonne à mon oreille et me fait brusquement sauter sur mon séant. A la lueur diffuse que projettent les charbons à demi éteints, nous pouvons alors juger du péril auquel nous venons d'échapper. Un poulain, après avoir rompu ses entraves, est venu faire la cour à une jeune pouliche modestement couchée auprès de sa mère. La bonne dame, indignée de cette audace, a décoché à l'intrus une ruade vigoureuse, tandis que l'amoureux répondait aux avances de sa belle-mère en faisant voler ses pieds au-dessus de nos têtes. Le coffre seul a été blessé dans la bagarre. Quelques centimètres plus à gauche ou plus à droite, plus haut ou plus bas, et nos crânes eussent eu le sort de la boîte défoncée. Allah le veut, nous sortirons saufs, si ce n'est sains, de ce maudit pays.

BILDARS. (Voyez p. [693].)

Dès l'aurore tout est bruit autour de nous. Les troupeaux s'élancent au dehors, les bildars (possesseurs d'une bêche) s'apprêtent à aller creuser des rigoles d'égouttement au milieu des champs ensemencés en blé. Ici des femmes bronzées par le soleil, mais belles de formes et d'attitude, impriment un rapide mouvement à une outre suspendue à trois perches réunies en faisceaux et séparent ainsi la crème du doukh (petit-lait); là des cavaliers sautent sur le dos de leurs coursiers et partent pour la chasse ou la maraude, tandis que les vieillards allument leurs pipes, s'asseyent en cercle et, silencieux, gardent le campement. Comme à Douéridj, la race est vigoureuse et ne se ressent en rien du voisinage des rachitiques habitants de Dizfoul et de Chouster.