HABITANT DU VILLAGE DE VEÏS.

J'ai parcouru durant toute la seconde étape une plaine très basse transformée en un véritable marécage. Eau dessous, brume dessus. Vers les cinq heures la nuit est tombée; seul le clapotis monotone que produisaient les bêtes en marchant dans le marais troublait le silence. Pas de tentes à espérer. J'avais froid, j'étais lasse, très lasse; l'idée de passer une nouvelle nuit dehors, l'état de l'atmosphère me remplissaient le cœur d'angoisse et de terreur.

«J'entends des aboiements!» s'écrie Marcel.

Les braves chiens, ils sont tous méchants, hargneux, galeux, mais néanmoins je les aurais embrassés si je les avais tenus à portée de mes bras. Vers dix heures nous avons atteint les kapars (maisons faites de branchages) d'une tribu arabe.

De ce campement à Veïs on suit une route jalonnée par les substructions de monuments sassanides. Tous les édifices dont les débris jonchent le sol étaient bâtis en moellons, posés tantôt de champ, tantôt sur lit. Quelques ruines semblent être les derniers vestiges de petits palais ou de vastes maisons, les autres marquent la place des kanots destinés à surélever les eaux du Karoun au-dessus du niveau de la plaine.

Veïs est le seul village important que nous ayons rencontré depuis Chouster. Il est placé à la limite des possessions de cheikh Meusel et profite du trafic qui se fait avec Mohamméreh. Des barques, utilisées au transport des blés, sillonnent le Karoun, bordé de maisons assez proprement bâties et surmontées de terrasses; de nombreux troupeaux de moutons et de vaches témoignent de l'aisance des villageois. Le bourg est d'ailleurs dans ses beaux jours: la population, en habits de fête, célèbre le mariage du fils aîné du ketkhoda.

Dès notre arrivée, l'heureux époux est venu nous prier de prendre part aux réjouissances de sa famille. J'ai dû, à regret, décliner l'invitation: ma figure décomposée était ma meilleure excuse. Nous n'en avons pas moins été considérés comme gens de la noce. J'ai eu droit aux chirinis (sucreries), apportées en grande pompe, et à la visite d'un jeune danseur, charmant enfant qu'à sa robe flottante, à ses longues manches, semblables, quand il tournoyait, aux ailes d'un papillon, à ses longs cheveux bouclés, aux bijoux répandus sur toute sa personne, à ses poses alanguies, on aurait plutôt pris pour une fille que pour un garçon. A peine le danseur avait-il cessé ses exercices chorégraphiques, exécutés au son grinçant d'une viole monocorde, qu'il a dû céder la place à des artistes conduits par un derviche du Fars. Deux énormes singes à poils gris se sont livrés à une débauche de cabrioles et ont fourni un prétexte honnête à la curiosité d'innombrables visiteurs. Des Européens sont des bipèdes bien autrement intéressants à examiner que les singes les mieux éduqués, et il serait mal à nous de ne pas jouer de bonne grâce le rôle de bête curieuse.

La quatrième et dernière étape en caravane nous a conduits au village d'Ahwas. Vingt ou trente masures délabrées indiquent seules la place d'une ville fort puissante au temps des Sassanides.

Les chevaux ne peuvent plus désormais s'avancer vers le sud; l'inondation couvre la plaine; il faut fréter un bateau et dire adieu à nos braves mulets et à nos excellents tcharvadars. Mes épaules rompues, mes jambes brisées, mes reins en marmelade ne vous regretteront pas, pauvres amis; je ne vous oublierai pas non plus: maîtres et bêtes constituez la meilleure race de l'Orient. Vous êtes bien un peu têtus et indisciplinés, mais vous avez le pied sûr, l'estomac accommodant, le cœur vaillant et le caractère profondément honnête.