BATELIER D'AHWAS.

Ahwas est bâti auprès d'un antique barrage. L'ouvrage, destiné à relever les eaux du Karoun et de l'Ab-Dizfoul, qui se réunissent à Bendè khil, est des plus intéressants. Construit en biais sur l'axe du fleuve, il n'a pas moins d'un kilomètre de longueur. A considérer les canaux majeurs creusés en amont de la digue et dont les dimensions transversales dépassent cent mètres, on peut se rendre compte de l'immense quantité d'eau charriée par eux et de la richesse du sud-ouest de la Susiane sous les règnes glorieux des fils de Sassan. Est-il besoin d'ajouter que les canaux sont obstrués et la digue fort compromise?

Le barrage n'est point la seule relique de l'antique cité sassanide. Si, après avoir dépassé les anciens remparts, changés en collines, on tourne brusquement vers l'est, on longe une crête calcaire qui va se relier aux montagnes des Bakhtyaris. Tout le rocher, à la surface et sur sa hauteur, est découpé en compartiments funéraires à une ou deux places. Des dalles de pierre recouvraient ces sépultures—les feuillures ménagées pour les recevoir en témoignent—mais elles ont été enlevées pour construire des maisons, ou bien transportées sur les tombes musulmanes qui s'étendent dans la plaine tout le long du cimetière antique. Pas un signe, pas une inscription ne permet d'assigner une date précise à ce champ de repos; il fut creusé, je pense, au temps de la prospérité de la ville, c'est-à-dire à l'époque des Sassanides. D'innombrables fragments des poteries enlevées des tombes au moment où elles ont été violées couvrent le sol, et les villageois assurent qu'en temps de pluie les eaux entraînent vers le fleuve des bijoux d'or, des pierres gravées et des monnaies à l'effigie des Chapour.

Aujourd'hui Ahwas compte à peine deux cents habitants, tous fort pauvres. Ils vivent opprimés par un cheikh, horrible vieillard à barbe rouge, le plus mauvais homme que j'aie encore rencontré. Ce monstre a compris dès notre venue le parti qu'il pouvait tirer de notre état de maladie, et, au lieu de nous aider à trouver un bateau pour descendre le Karoun jusqu'à Mohamméreh, il s'est adjugé à lui-même l'entreprise de notre transport et a défendu à tous les bateliers de nous louer aucune embarcation. Pendant trois jours il a bataillé avec Marcel et n'a jamais voulu se contenter de nos derniers krans, trois ou quatre fois supérieurs à la valeur de son belem (embarcation en bois léger enduit de bitume).

MONTREURS DE SINGES A VEÏS.

De guerre lasse, et croyant, en nous prenant par la famine, forcer à son profit la serrure de la fameuse caisse de fer, il a interdit aux villageois de nous vendre des vivres sous peine du bâton, et nous a contraints à lui acheter ses poules maigres et ses œufs couvis.

Nous désespérions de satisfaire cet Harpagon en turban, quand il se présente dans l'écurie où nous sommes installés:

«Un bon belem est préparé par mes soins, les bateliers acceptent un prix minime, et vous êtes libres de partir sur-le-champ.»