C'était à n'en pas croire nos oreilles!

Une heure plus tard nous prenions possession d'un canot si étroit que des coudes on heurtait les bordages, si petit que le moindre mouvement l'eût fait chavirer.

UN LION SUR LE BORD DU KAROUN. (Voyez p. [698].)

Deux rameurs, munis d'avirons en forme de cuillers, se plaçaient l'un à l'avant, l'autre à l'arrière, et le léger esquif, lancé en plein courant, laissait bientôt dans la brume Ahwas, son barrage et son cheikh maudit.

Non moins surpris que ses maîtres, Séropa interroge les matelots: Avant l'aube, répondent-ils, un courrier entrait à Ahwas et annonçait la prochaine arrivée du général Mirza Taghuy khan à bord du Karoun, le grand bateau à vapeur de cheikh Meusel. L'Excellence se rend à Chouster afin de négocier une importante affaire avec le gouverneur de la Susiane au nom de son maître le prince Zellè sultan. A cette malencontreuse nouvelle le cheikh a pris peur et il a voulu couper court aux justes plaintes et aux récriminations de ses prisonniers en se débarrassant d'eux au plus vite.

Les rives du Karoun ne m'avaient point paru belles à notre premier voyage; ont-elles changé d'aspect? je serais bien empêchée d'avoir une opinion à ce sujet. Couchée au fond du batelet, couverte d'un caoutchouc assez large pour déverser l'eau de pluie à droite et à gauche des bordages, j'ai passé deux jours et deux nuits insensible, immobile et en proie à un accès des plus violents.

Le lendemain de notre départ, le belem a stationné plusieurs heures auprès d'un campement, où Marcel a trouvé du pain et du lait aigre. Nos gens, un peu reposés, se sont remis en route. Vers minuit le vent se lève, sa violence est telle, que les matelots, redoutant de voir sombrer l'embarcation trop chargée, accostent de nouveau auprès d'une rive basse et attachent deux amarres à des touffes de buissons. Ils dormaient sans doute d'un seul œil, car tout à coup je les entends chuchoter et demander à mon mari si nos armes sont chargées. Pour la première fois depuis mon départ d'Ahwas je me soulève et, saisissant mon fusil, je regarde autour de moi. La pluie a cessé, le vent a dispersé les nuages noirs, la lune éclaire la rive et me permet d'apercevoir, se détachant comme une ombre chinoise sur un fond clair, un magnifique lion à la crinière fournie, aux membres énormes. L'animal se promène; s'il nous a vus, il ne paraît éprouver aucune envie de nous goûter. Nous sommes si maigres! Les matelots, redoutant que le lion, malgré des blessures mortelles, ne bondisse jusqu'à nous, tranchent les amarres sans nous laisser le temps d'ajuster le fauve, et lancent le belem en plein courant.

A minuit nous arrivions à Mohamméreh. Le lendemain Marcel louait une nouvelle embarcation et nous prenions joyeusement la direction de Bassorah. Ce voyage n'a pas été de longue durée: le canot atteignait l'embouchure du Karoun quand j'aperçus sur le Tigre un joli navire paré à son arrière du drapeau tricolore: c'était l'Escombrera, le bateau sur lequel je comptais rentrer en France.

S'il ne s'arrête pas devant Mohamméreh, où la compagnie dont il dépend a établi un comptoir, il nous faudra attendre pendant un grand mois un nouveau départ, ou bien aller chercher aux Indes des communications avec notre patrie. Cependant l'Escombrera siffle à pleins poumons d'airain et semble témoigner l'intention de stopper. Il mouille ses ancres?—Non! Les dieux sont contre nous: les trois couleurs ont dépassé l'embouchure du Karoun! Mon chagrin est extrême; je n'ose prononcer une parole, et, malgré moi, un déluge de larmes déborde de mes yeux comme d'une coupe trop pleine; il faut tenir mon cœur à deux mains si je veux éviter qu'il ne se brise… Mais! le croirai-je?… le vapeur ralentit sa marche! Nos matelots, excités par l'appât d'un gros pourboire, font voler le belem: nous approchons, nous touchons le flanc du navire, je saisis un câble, je gravis l'échelle, je suis à bord!