Fattaly chah, son neveu, se montre aussi large et aussi généreux que son oncle l'était peu. Il peuple le harem, bien délaissé depuis l'avènement de son prédécesseur, de milliers de concubines, et, pour loger ces troupeaux de femmes indisciplinées, il construit à Téhéran, la capitale de la dynastie nouvelle, à Ispahan et dans les principales villes du royaume, des palais sans style et sans beauté, indignes d'abriter la majesté du roi des rois.

La sculpture des Kadjars n'est pas supérieure à l'architecture. Fier de son aspect viril, Fattaly chah veut lutter de réclame avec les souverains sassanides, et, sur tous les rochers où les Chapour ont gravé leurs exploits, il fait sculpter des bas-reliefs consacrés à la glorification éternelle de ses avantages physiques. Un hiératisme particulier préside à ces compositions. A part les figures princières que les artistes paraissent avoir étudiées en vue de les rendre ressemblantes, les personnages ne varient ni dans leur attitude, ni dans leur action. Telles j'ai vu les peintures du palais du Négaristan, tels je retrouve les bas-reliefs dispersés sur les rochers qui bordent la route de Téhéran à Chiraz.

Mohammed chah vit paisiblement, et sous son règne la Perse n'a guère à souffrir que des intrigues fomentées par ses innombrables frères.

Avec Nasr ed-din éclate un grand mouvement religieux, le babysme, qui tend à la rénovation morale du pays. Pour la première fois la Perse entre franchement en communication avec les nations civilisées. Des envoyés intelligents et sans fanatisme se plient aux coutumes de l'Occident et s'installent à poste fixe en pays chrétiens. Les étrangers établis dans l'Iran sont bien reçus et bien traités, les voyageurs eux-mêmes n'ont à accuser des difficultés qu'ils rencontrent à chaque pas que le climat et la nature d'un pays peu peuplé et dénué de tout moyen de transport pratique. L'empire est uni: les tribus du Fars, du Loristan, de l'Arabistan sont soumises, si ce n'est obéissantes; ce pays, à peu près sans armée, tout à fait sans police, vit tranquille, grâce à la terreur qu'inspire une répression prompte et énergique.

Le roi lui-même ne craint pas d'affronter l'Occident; s'il ne rapporte pas de son double voyage une idée bien nette de nos mœurs et de notre civilisation, il n'en éprouve pas moins, en regagnant sa capitale, le désir de faire entrer son peuple dans une voie nouvelle et de se rapprocher de ces Occidentaux dont il vient d'apprécier le talent et le savoir. Une première tentative ne pouvait avoir un plein succès. Le roi lutte contre un clergé puissant soumis à un chef étranger, et contre des préjugés plus puissants encore que les prêtres; comment à lui seul imposerait-il des réformes qui doivent, pour être durables, devenir l'œuvre des siècles? Cette rénovation sera la gloire de ses successeurs; mais qu'ils se gardent surtout, le jour où ils seront acculés au progrès, de suivre le procédé turc et d'adopter par lambeaux une civilisation incompatible avec les mœurs des peuples musulmans. Mieux vaut un Oriental avec tous ses préjugés, mais son honnêteté native, que ces métis qui vont perdre en Europe leurs vertus nationales et rapportent de leur voyage le manteau hypocrite dont ils couvrent leurs vices afin de se faire pardonner une excursion en pays infidèles.


Au moment de livrer mes notes à l'impression, je me sens prise du désir de donner une conclusion à ce long voyage. Malgré les réelles jouissances que j'ai éprouvées en parcourant les monuments si remarquables de la Perse, en me réchauffant aux rayons de son soleil, en rêvant sous un ciel étoilé et brillant comme un dôme d'argent, en admirant ses bosquets de platanes, ses forêts d'orangers, ses bois de palmiers et de grenadiers, ses déserts sauvages et ses plaines fertiles, je n'oserais pas souhaiter pareil bonheur à mon plus mortel ennemi (en supposant que j'aie mérité d'avoir de mortels ennemis). Que l'infortuné s'aventure tout le long de la ligne du télégraphe anglais de Téhéran à Chiraz, je le lui permettrai encore, mais que sa mauvaise étoile ne l'amène jamais dans le Fars, dans le Khousistan ou sur les rives maudites du Karoun, ces terres d'élection des fièvres paludéennes.

J'ai payé par l'absorption de deux cents grammes de quinine le plaisir de conter mes aventures: si je fais volontiers mon deuil de la note du pharmacien, je regretterai longtemps mes forces perdues et mes yeux affaiblis.

Vale.

Jane DIEULAFOY.