Les guerres intestines des dynasties turcomanes ont bientôt lassé la Perse et préparent les voies à des rois paisibles qui semblent avoir pour unique souci le rétablissement de la paix intérieure. Les Sofis tiraient leur nom de celui de leur ancêtre Sofi ed-din (Pureté de la foi), qui vivait à Ardébil sous le règne de Tamerlan et jouissait dans tout l'Islam d'un immense renom de vertu.

«Que désires-tu? lui dit un jour le maître de l'Asie.

—Que vous mettiez en liberté les prisonniers amenés de Turquie», lui fut-il répondu.

Les fils de ceux que cheikh Sofi avait ainsi sauvés élevèrent plus tard au trône les descendants du vertueux Ardébilain.

Chah Ismaël (1502) tenait de son ancêtre une fervente piété et, comme lui, il était persuadé de la légitimité des droits d'Ali et de ses fils. A son instigation le chiisme devient une religion d'État et une forme nouvelle du patriotisme. Sous son successeur chah Tamasp, Pir Bodak khan, un Kadjar, est nommé gouverneur de la province de Kandahar; pour la première fois apparaît dans l'histoire le nom de cette tribu dont les descendants occupent le trône de Perse depuis près d'un siècle.

Avec chah Abbas le Grand (1585) s'ouvre la période la plus glorieuse de la Perse moderne. L'empire du roi sofi n'a pas l'étendue de celui de Darius, mais des guerres victorieuses assurent l'unité et la tranquillité du pays. La richesse et la prospérité se manifestent par la construction d'innombrables monuments; palais, mosquées, médressès, ponts, routes et caravansérails couvrent le royaume. Malgré les ruines, funeste et unique héritage de l'invasion afghane, on ne peut encore aujourd'hui demander à un tcharvadar le nom du fondateur d'un monument, qu'il ne vous réponde avec la plus parfaite assurance: «Malè chah Abbas» (C'est l'œuvre de chah Abbas).

Beaucoup construire ne veut pas dire bien construire; néanmoins les édifices élevés par le grand Sofi et ses successeurs seraient encore debout si la rage des envahisseurs ne s'était assouvie sur eux. Les palais d'Ispahan, sauf les Tcheel Soutoun, sont renversés et ruinés; heureusement leur destination pieuse a sauvé les mosquées et la médressè Maderè Chah. Quoique grands et magnifiques, les monuments de chah Abbas témoignent de la décadence de l'art. Combien sont plus beaux et plus purs de style le tombeau de chah Khoda Bendè à Sultanieh et la mosquée de Djehan chah à Tauris! Non seulement les édifices sofis sont moins bien bâtis que leurs devanciers, mais ils sont aussi décorés avec moins de soin. Le maître émailleur a dû renoncer aux belles mosaïques ajustées avec une précision qui rappelle les œuvres des Vénitiens et couvrir des surfaces immenses de carreaux de faïence appliqués les uns au-dessus des autres de façon à vêtir sans délai les nombreux squelettes préparés par les maçons royaux.

La décadence se fait aussi sentir dans l'agencement des couleurs. Le jaune, employé jusque-là en très légers rehauts, prend une place importante sur la palette du peintre; le rose et le vert font également leur apparition, et dès les successeurs de chah Abbas on sent la tendance qui mènera la polychromie persane aux mièvreries roses et jaunes caractéristiques des palais bâtis à Chiraz par Kérim khan, et enfin aux panneaux bariolés des grandes portes élevées de nos jours à Téhéran.

La littérature persane n'est pas florissante à la cour des Sofis. «Les poètes ne sont plus que des courtisans, de brillants perroquets mordillant du sucre du bout de leur bec.»

A la fin du dix-huitième siècle Mohammed-Aga, l'eunuque Kadjar, saisit de sa puissante main le trône chancelant. Son administration sévère, son énergie rendent à la Perse la prospérité que lui donnent tous les gouvernements forts. Pas de palais, pas de mosquées, pas de littérature sous le règne d'un prince avare par tempérament et, par principe, ménager à l'excès des deniers royaux et de l'encre des poètes.