Les temples de Thésée, de Jupiter, le théâtre de Bacchus, l'ascension de l'Acropole eurent vite raison de ce premier désenchantement.

Je gravis les Propylées, laissant sur ma gauche le joyau précieux connu sous le nom de Temple de la Victoire Aptère, je parcourus le Parthénon, l'Érechthéion, je maudis lord Elgin, je cherchai la place de l'olivier sacré, je suivis le trajet de ce misérable chien qui, sans respect pour le dieu des mers, pénétra dans la demeure de Poseidon et d'Athéna. Placée sur les escarpements qui dominent le théâtre, je crus revoir Xerxès assis sur son trône d'or, s'enthousiasmant aux exploits d'Arthémise qui coulait un vaisseau perse afin de donner le change aux Grecs et de se dégager des étreintes ennemies; je vis les deux flottes aux prises, les efforts des combattants, le désespoir, l'étonnement des vaincus, la mer teinte de sang, couverte d'agrès et de cadavres; je m'enorgueillis de la valeur des Hellènes, je me lamentai avec le grand roi. Comment n'eus-je pas oublié mes premiers griefs?

L'Ava entrait dans le détroit des Dardanelles que j'étais encore bouleversée par la splendeur d'un art et d'une nature dont jusque-là il ne m'avait pas été possible de soupçonner la magnificence.

TEMPLE DE LA VICTOIRE APTÈRE. (Voyez p. [5].)

Dès le début de mon voyage j'étais gâtée. Constantinople acheva de me tourner la tête. Ici point de chemins de fer apparents, pas de fumée, pas de charbon, mais de minces caïques filant comme des flèches sur les eaux tranquilles. A droite, à gauche de la Corne d'Or, des collines blanches de neige, tachées d'innombrables maisons rouges, bleues, jaunes; la tour génoise de Galata, la flèche aiguë du Séraskiéra, les dômes élancés ou aplatis, de nombreuses mosquées, les aiguilles des minarets; au fond, derrière des ponts de bateaux ployant sous une avalanche de passants, les sombres cyprès des nécropoles d'Eyoub. Partout une population pleine de vie, grouillant au milieu de ce désordre particulier aux ports de mer; dans toutes les rues, des cavaliers chargés d'armes apparentes, des femmes peu voilées courant joyeusement vers les cimetières.

CONSTANTINOPLE.—LA FONTAINE DU SÉRAIL. (Voyez p. [9].)

Quinze jours ne furent pas trop longs pour bien voir les monuments de la vieille Byzance, les édifices de la moderne Constantinople, assister à la prière que le sultan dit tous les vendredis à la mosquée construite auprès de son palais, hurler avec les derviches hurleurs, tourner avec les tourneurs, parcourir les bazars et les caravansérails malgré la neige et la boue, goûter aux kebabs de toutes les rôtisseries en plein vent, me régaler de ces pâtisseries au fromage confectionnées par les Turcs avec un art sans pareil, me désaltérer à l'eau pure de la fontaine du sérail et, enfin, apprendre des nombreux négociants persans installés au bazar de Stamboul que le chemin le plus court et le plus sûr pour entrer en Perse était encore celui de Tiflis.

Nouvel embarquement sur un bateau russe. Les matelots étaient en général aussi gris la nuit que le jour, les officiers ne se tenaient guère mieux, et les tempêtes ou les brouillards de la mer Noire eussent eu vite raison d'un bateau aussi bien commandé, si la Providence, au courant de notre situation, ne nous eût octroyé un ciel limpide et une mer superbe. Peu ou point d'incident, n'était l'entrée en scène du gouverneur de Trébizonde. Il venait lui-même réclamer une jeune femme envolée, paraît-il, d'un harem de Stamboul et réfugiée à bord en compagnie d'un Arménien. La dépêche de l'époux outragé était une vraie merveille de concision: «Prenez femme; tuez-la».