CONSTANTINOPLE.—LA CORNE D'OR, VUE PRISE DES HAUTEURS D'EYOUB.
On retrouva sans peine les fugitifs dans la cabine où ils s'étaient blottis depuis le départ. Pâris et Hélène se valaient bien. Dieu, les vilains moineaux! La coupable n'avait pas la moindre envie de se laisser coudre dans un sac et jeter au fond de la mer. Le séducteur se plaça avec sa belle sous la protection du pavillon russe, et force fut au capitaine d'invoquer le même motif pour garder ses passagers. On donna l'ordre de lever l'ancre: Vénus avait vaincu Thémis.
Le lendemain nous eûmes la chance de passer la barre de Poti. Le ciel nous continuait ses faveurs: pendant les trois quarts de l'année l'accès du port est si difficile que les bateaux de la compagnie russe débarquent habituellement leurs passagers à Batoum, rade conquise sur les Turcs au cours de la dernière guerre. Libre alors aux nouveaux arrivés de gagner Poti à la nage, ou tout au moins par leurs propres moyens.
Poti est une petite ville composée de quelques maisons en bois et de nombreuses cabanes de roseaux, habitées par une population pauvre et souffreteuse. Le pays est bas, noyé tout l'hiver par des eaux stagnantes, au total malsain et fiévreux. La France entretient à Poti un vice-consul. Miracle renversant, cet agent était à son poste. Il nous rendit le très grand service de faire passer, sans les soumettre à l'inspection des douanes russes, les glaces de photographie préparées au gélatino-bromure. Cette délicate affaire terminée, nous nous installâmes dans les wagons confortables du chemin de fer de Tiflis.
La voie s'allonge d'abord dans la plaine entrecoupée de forêts et de marécages qui s'étend en arrière de Poti. A part les gares et quelques villages de misérable apparence, la contrée est à peu près déserte; seuls d'innombrables troupeaux de porcs encore à demi sangliers pataugent dans les roseaux et obéissent à grand'peine aux cris de pâtres tout à fait sauvages. Les marais traversés, on pénètre dans une montagne abrupte coupée de vallées étroites et torrentueuses. Les rampes sont raides, les tunnels nombreux; aussi bien la marche du train est-elle par moments assez lente pour nous permettre d'admirer les cavaliers géorgiens qui voyagent bardés de poignards, de fusils et de sabres sur une route côtoyant fréquemment la voie.
POTI ET L'EMBOUCHURE DU PHASE.
«Les Géorgiens sont tous princes, mais tous princes pauvres, me dit un négociant grec, notre compagnon de voyage; ils se mettent à dix quand il leur échoit un poulet maigre, et dévorent avec le même entrain les os et la chair.»
Au sortir de la montagne la machine s'égosille en conscience: elle entre à Tiflis.