Les troupes campées à Zendjan sont dirigées sur les frontières du Kurdistan, où se prépare, à l'instigation des Turcs, le soulèvement de plusieurs tribus.

C'est au moins le but avoué de l'expédition; mais, comme le sultan envoie à son bon frère de Perse un ambassadeur extraordinaire porteur de ses sentiments affectueux, le chah, j'imagine, a donné l'ordre de masser l'armée sur la route du pacha afin de l'intimider par ce déploiement de forces. En fait de diplomatie il est malaisé de savoir à qui l'on doit, des Arméniens, des Turcs et des Persans, décerner la palme de l'habileté, bien que ces derniers proclament leur supériorité avec un orgueil et une naïveté dépourvus d'artifice. Dans tous les cas, les communications entre les chancelleries de Téhéran et de Stamboul doivent être de curieux modèles de duplicité. Mais, j'y pense, diplomatie et duplicité ne sont-ils pas des variations linguistiques exécutées sur le mot: «double»?

Je suis le front de bandière; chaque soldat prépare sa soupe dans les récipients les plus hétérogènes. Nous demandons à visiter le parc d'artillerie; l'entrée en est interdite: il est défendu de montrer les pièces à qui que ce soit; pour plus de sûreté, on les a emmaillotées dans des housses de coutil, destinées à les cacher à tous les yeux comme de jolies femmes persanes. Le cuisinier de Sa Majesté a probablement inventé un nouveau modèle de canon: l'usine Krupp n'a qu'à se bien tenir.

Après avoir parcouru le camp, nous reprenons notre route et voyageons pendant plusieurs heures dans une plaine sauvage qui s'élève progressivement jusqu'au plateau connu sous le nom de Kongoroland (Pâturage des aigles). En continuant à avancer vers l'est, j'aperçois à l'horizon une tache lumineuse, puis, au-dessous de ce point brillant, une bande longue et étroite. Quand les formes de cet ensemble de constructions, que leur éloignement rend confuses, acquièrent de la netteté, je distingue une coupole aux contours majestueux, écrasant de toute sa masse et de tout l'éclat de son revêtement de faïence bleu turquoise le pauvre village étendu à ses pieds. Ce sont les derniers vestiges de la ville de Sultanieh, fondée vers la fin du treizième siècle par Arghoun khan, le troisième souverain de la dynastie des Djenjiskhanides, et agrandie sous le règne d'Oljaïtou Khoda Bendeh, qui transféra en ce lieu le siège de son gouvernement et fit élever pour lui servir de mausolée le seul édifice attestant encore aujourd'hui la grandeur de la ville impériale. Après la mort de chah Khoda Bendeh, Sultanieh, malgré son titre pompeux, ne tarda pas à perdre sa prospérité factice. Prise d'assaut par Timourlang en 1381, elle fut saccagée et abandonnée; le caractère sacré du monument d'Oljaïtou lui a permis de survivre seul à ce désastre.

La nuit tombe quand, transis et grelottants, nous entrons dans le tchaparkhanè. Le climat du plateau de Kongoroland passe à bon droit pour un des plus froids de la Perse. Le tchaparchy—Dieu ait un jour son âme!—nous introduit heureusement dans une chambre bien close, garnie d'épais tapis de feutre posés sur des nattes; un bon feu vient réchauffer nos pieds gelés; enfin, surcroît de bonheur, je vois bientôt tourner sur de longues baguettes un magnifique rôti de perdreaux.

TOMBEAU DE CHAH KHODA BENDEH A SULTANIEH.

2 mai.—Notre première visite est due au tombeau royal. La porte est close et la clef déposée chez le mollah. Celui-ci a été soi-disant faire un tour dans ses champs, espérant par ce subterfuge adroit empêcher notre «impureté» de pénétrer dans le sanctuaire.

Entourés de paysans très malveillants, nous nous rendons chez le ketkhoda, munis d'une lettre du gouverneur de Tauris. L'«image de Dieu» regarde nos papiers en tous sens, feint d'abord de ne point reconnaître le cachet apposé en guise de signature au bas de la pièce, mais ordonne cependant de fort mauvaise grâce de nous introduire dans l'intérieur du tombeau. Cette autorisation soulève de bruyantes protestations contre la violation des prétendus droits des vrais musulmans.

«Les ordres du gouverneur sont formels, dit en s'excusant le ketkhoda. Il m'est prescrit de donner aide et protection à ces étrangers, et de m'efforcer de leur être agréable.