On retrouve en eux les descendants de cette fière population, composée d'Illiats, de Turcs et de Kurdes, qui en 1723 repoussa l'armée afghane maîtresse de la Perse depuis sept ans, et détermina par ce fait d'armes le réveil de l'esprit national et l'expulsion des envahisseurs. Les Kazbiniens sont considérés à juste titre comme les soldats les plus braves de l'armée persane. Ils ont conscience de leur valeur et accablent de quolibets leurs compatriotes au «cœur étroit».
«Sous le règne de Mohammed chah, me dit le hadji, mon cicérone officieux, une révolte mit en feu le Khorassan; le souverain manda aussitôt aux régiments d'Ispahan de se rendre sans délai dans la capitale afin de renforcer la garde royale. Le délai de route étant expiré et aucune nouvelle de l'arrivée de ces régiments n'étant parvenue à la cour, le chah, fort inquiet, envoya un nouvel exprès dans la capitale de l'Irak, avec mandat de rechercher la cause de cet étrange retard. «Les troupes ne se sont pas mises en route, répondirent sans embarras les officiers, parce que le désert de Koum est en ce moment infesté de pillards et qu'il serait dangereux de le traverser sans une escorte de Kazbiniens.» Le roi, suffisamment édifié sur la valeur des soldats, se hâta de licencier les contingents d'Ispahan, et pendant longtemps l'armée ne compta plus dans ses rangs un seul habitant de l'Irak.»
Derrière les chasseurs viennent des fauconniers tenant sur le poing, couvert d'un gant épais, l'oiseau de proie encapuchonné. Enfin de beaux slouguis menés en laisse par des serviteurs bondissent au son des cornes de chasse.
Mêlées à la foule circulent des femmes chevauchant à califourchon sur des ânes blancs recouverts de larges selles de peluche blanche ou verte brodées d'argent. Elles lancent leurs montures au galop et, malgré les voiles qui leur laissent à peine la possibilité de se conduire, se jettent avec intrépidité à travers les caravanes, criant, criant et frappant de leurs longues gaules les bêtes ou les gens trop lents à se garer. Ces écuyères en babouches défieraient au milieu de pareils casse-cou nos plus habiles amazones. Iraient-elles en pèlerinage? On le croirait à voir leur entrain et leur joie.
«Chiennes, filles de chiennes! Que vont penser les Faranguis des femmes de Perse? dit à l'aga le mollah courroucé.
—N'ayez crainte, reprend l'homme au parapluie rouge, les miennes sont là; leur bonne tenue et leur décence corrigeront dans le souvenir des chrétiens la détestable impression laissée par ces démons enragés.» Beati possidentes.
Nous voici enfin dans les faubourgs de Kazbin. La ville doit en partie sa prospérité à sa position géographique; elle est placée à la jonction des routes qui, de Tauris à l'ouest et de la mer Caspienne au nord, se dirigent sur Téhéran. C'est ce dernier itinéraire, plus court et plus facile à parcourir en toute saison que la route d'Arménie, que suivent tous les ministres plénipotentiaires ou les fonctionnaires diplomatiques se rendant à leur poste. Il y a quelques années, on a espéré posséder un chemin de fer raccourcissant encore la durée de ce voyage, qui ne peut s'effectuer en moins de huit étapes.
Une maison anglaise commanditée par des banquiers allemands avait proposé au chah de construire cette ligne moyennant la concession gratuite des forêts et des mines de la Perse, y compris celles des particuliers, à l'exception cependant des filons d'or, d'argent et gisements de pierres précieuses. En revanche le Trésor avait la perspective de percevoir un droit de vingt pour cent sur les bénéfices de la ligne exploitée, qui devait elle-même faire retour à l'État au bout de soixante-dix ans. Grâce à une somme de deux millions adroitement distribuée aux ministres et aux femmes de l'andéroun royal, la concession avait été accordée et les travaux entrepris. La plate-forme était déjà établie sur plus de vingt-cinq kilomètres quand la lumière se fit tout à coup dans l'esprit de Nasr ed-din. Il comprit qu'il avait misérablement vendu les magnifiques forêts du Mazendéran, dont on retire les plus grosses et les plus belles loupes de noyer qui existent au monde, les bois d'orangers et de citronniers du Ghilan et que, par son imprévoyance, la Compagnie était devenue propriétaire des mines de cuivre, de manganèse et des riches houillères placées à fleur de sol dans les environs de Téhéran. Il chercha dès lors un moyen de reprendre sa parole et, sous prétexte d'un léger retard dans l'exécution des travaux, la concession fut retirée et l'ordre donné de fermer les chantiers.
Le directeur de la Compagnie, le baron Reuter, éleva des plaintes amères et voulut faire agir diplomatiquement auprès du chah. En sa qualité d'Anglais il ne pouvait se réclamer du gouvernement allemand. De son côté le ministre de la Reine ne jugea pas à propos de s'occuper d'une affaire entreprise avec des capitaux germaniques: la ligne fut donc abandonnée, et ce désastre se solda par une perte sèche de plusieurs millions. A quelque chose malheur est bon: car, s'il n'y a pas de ligne ferrée en Perse, il y a au moins depuis cette aventure un ministre des chemins de fer.
Toutes ces circonstances ont amené à Kazbin un assez grand nombre d'Européens; les habitants, désormais apprivoisés, ne leur témoignent aucune malveillance.