«Singulière surprise! dis-je à mon mari; je n'avais jamais entendu parler en Perse que des lacs salés d'Ourmiah et de Chiraz! Quel est donc celui-ci?»
La carte est déployée; elle ne porte aucune indication de nature à nous éclairer. Cependant, plus on avance et plus les eaux paraissent s'étendre sur la droite. Une forêt d'abord inaperçue s'élève derrière ce rempart aquatique; je pousse mon cheval, mais le lac semble fuir devant moi; les arbres revêtent des formes qui paraissent se modifier suivant le caprice d'une imagination en délire; pendant plus d'un quart d'heure cette illusion de mes sens persiste, et les miroitements des rayons brûlants du soleil sur les ondes tranquilles éblouissent mes yeux; puis, tout à coup, lac et forêt disparaissent comme sous l'influence d'une baguette magique.
C'était un mirage.
A la place d'une nappe liquide et de frais ombrages, un chemin poudreux compris entre les clôtures de jardins plantés en vignes et en pistachiers s'ouvre devant nous.
L'eau des nombreux kanots de Kazbin est utilisée à l'arrosage de ces précieux vergers. Comme elle devient insuffisante l'été à l'alimentation de la ville, les habitants ont construit de nombreux réservoirs voûtés nommés abambar, dans lesquels l'hiver ils emmagasinent les eaux surabondantes.
Plusieurs de ces ouvrages se présentent sur notre route, et devant chacun d'eux la caravane fait une courte halte afin de permettre aux pialehs (coupes) des tcharvadars de circuler de main en main, à la grande satisfaction des voyageurs, fort altérés par les rayons de ce premier soleil de printemps.
Quelques réservoirs peuvent contenir plus de six mille mètres cubes. Ils sont établis sur un plan carré et couverts de coupoles hémisphériques posées sur pendentifs; cette partie de la construction émerge seule au-dessus du sol et donne à la ville l'aspect étrange qui nous a frappés quand elle nous est apparue. Ainsi conservée, l'eau garde, même au cœur de l'été, une fraîcheur délicieuse. Un large escalier précédé d'une porte ornée de mosaïques de faïence d'un goût charmant conduit jusqu'aux robinets placés au bas du réservoir, à quinze ou vingt mètres de profondeur. Des bancs de pierre établis sous l'ogive principale, et des niches prises dans la largeur des pilastres permettent aux passants de s'asseoir, aux porteurs d'eau de se reposer et de décharger les lourdes cruches de terre qui viennent d'être péniblement montées. Souvent, au-dessus de l'ouverture de l'escalier, une inscription en mosaïque donne la date de l'érection de l'abambar et le nom du généreux fondateur de l'édifice.
La ville est bâtie sur un emplacement très plat; aussi bien est-il difficile d'apprécier tout d'abord son importance, les maisons, d'égale hauteur, se projetant les unes sur les autres. A en juger d'après le grand nombre de cavaliers qui circulent sur la route, Kazbin doit être une grande cité. Au milieu des caravanes d'ânes, de chevaux, de mulets et de chameaux se mêlent des chasseurs élégamment vêtus, montés sur de beaux chevaux turcomans harnachés avec des brides et des colliers recouverts de plaques d'argent ou d'or ciselées et entremêlées de turquoises et de rubis. Ils portent martialement sur l'épaule de belles carabines anglaises: de leur ceinture sortent les crosses d'énormes pistolets, tandis que sur la jambe gauche s'appuient des camas (poignards de soixante centimètres de longueur) enfermés dans des gaines de métal ou de velours.
ABAMBAR (RÉSERVOIR) DE KAZBIN.