«Depuis la fondation de notre religion, douze pontifes se sont succédé; le dernier, l'imam Meddy, n'est pas mort, il a disparu, et l'on évitera de lui nommer un successeur jusqu'à ce que sa destinée et sa retraite soient enfin connues.
«De superbes tombeaux, désignés sous le nom d'imamzaddè comme les personnages dont ils recouvrent le corps, ont été consacrés à nos saints; les plus beaux sont ceux d'Ali à Nedjef, d'Houssein à Kerbéla, de Jaffary à Kasemin et de Rezza à Mechhed. En outre nous élevons des monuments aux fils de ces imams, et la piété des fidèles se plaît à enrichir des sanctuaires semblables à celui que je viens de vous faire visiter.
—Le sarcophage qui se trouve dans cet imamzaddè renferme-t-il réellement les restes du fils d'Houssein?
—J'en ai la certitude, mais il n'est pas besoin de posséder les cendres d'un saint pour lui dédier un tombeau. En parcourant la Perse, vous trouverez plus de vingt imamzaddès consacrés au même imam, aussi bien dans le pays qui l'a vu naître et mourir que dans ceux où il n'a jamais vécu; et partout vous verrez les fidèles prier autour du sarcophage avec une égale ferveur.»
Pendant la durée de cet entretien, les mollahs, ayant achevé leurs prières, rentrent peu à peu dans la salle et s'accroupissent silencieusement les uns auprès des autres tout le long de la muraille; on apporte le kalyan au plus respectable d'entre eux, qui l'offre avec dignité à tous les autres prêtres, en suivant, dans l'accomplissement de cette politesse, leur rang hiérarchique. Il le garde enfin quand l'assistance tout entière a refusé de fumer avant lui. Après avoir aspiré quelques bouffées de tabac, il passe la pipe au prêtre auquel il l'avait offerte en premier lieu; celui-ci la saisit, la présente à son tour à la ronde, et cette formalité se renouvelle jusqu'à ce que le kalyan, éteint, revienne entre les mains du serviteur chargé de le regarnir et de le rapporter aussitôt. La cérémonie terminée, quelques mollahs prennent des livres de théologie posés sur les takhtchès; d'autres sortent des plis de leur ceinture leur long galamdan (encrier) de laque, déploient des rouleaux de cuir contenant du papier et se mettent à écrire. Il est temps de nous retirer.
Avant notre départ les mollahs nous ont engagés à visiter les ruines de l'élégante médressè Bolakhi, qui, dans ses dimensions restreintes, reproduit les délicates décorations de la masdjed Chah.
RUINES DE LA MÉDRESSÈ BOLAKHI.
13 mai.—Nous devions partir de Kazbin hier matin, mais Marcel a été pris, pendant la nuit précédente, d'une fièvre violente, d'intolérables douleurs de tête et de vomissements. J'ai demandé au chef du télégraphe s'il y avait en ville un docteur européen; il m'a répondu que les Persans s'occupaient de thérapeutique, et qu'ils s'en tenaient encore aux enseignements d'Avicenne, célèbre médecin arabe qui vivait au dixième siècle. Craignant l'aggravation d'une maladie dont le début revêt une forme inquiétante, privée de ma pharmacie, que la caravane a emportée avec les gros bagages, je me suis déterminée à faire transporter sans délai mon mari à Téhéran. Une route carrossable conduit à cette ville, où l'on peut arriver dans les voitures destinées au service des ministres se rendant de Recht à la capitale de la Perse. Quelques-uns de ces véhicules sont même suspendus, mais on les enferme dans les remises royales, où ils restent à la disposition de Sa Majesté. J'ai fini par me procurer une espèce de charrette fixée sur quatre roues et recouverte d'un mauvais capotage; mon malade s'est étendu sur des couvertures, et enfin, vers trois heures du matin, j'ai obtenu des chevaux, après avoir perdu toute une journée à préparer le départ. A cinq kilomètres de la ville, le chemin, détrempé par les pluies d'un violent orage, devient impraticable, et les bêtes refusent d'avancer. Le conducteur, descendant de son siège, les excite à sortir de l'ornière; je prends les rênes et fouette à tour de bras: tous nos efforts sont inutiles. Il faut attendre le jour. Quelques paysans, passant avec leurs vaches, nous tirent de ce mauvais pas. La chaussée est détestable jusqu'à Téhéran, assurent-ils. Et nous avons cent vingt kilomètres à faire avant de toucher au port!
Pourquoi reprocherait-on son ignorance à l'ingénieur chargé de la construction de la chaussée, vaste fossé boueux, que les Persans qualifient orgueilleusement du nom de route royale? Emin sultan, l'auteur du projet, est un ancien rôtisseur des cuisines du chah, arrivé à tous les honneurs par la volonté de son maître. Il est aujourd'hui ministre d'État, ingénieur, chef de la douane, grand trésorier, mais ne dédaigne pas, dans les grandes occasions, de relever ses manches, de ceindre le tablier et de flatter la gourmandise du souverain en préparant un rôti cuit à point. Un kébab bien réussi a valu au Vatel persan l'entreprise de la route de Téhéran à Kazbin, dont le prix de revient s'est élevé à plus de dix mille francs le kilomètre, bien que les propriétaires des terrains n'aient pas été indemnisés, que la chaussée ne porte pas trace d'empierrement, que tous les fossés enfin aient été creusés par corvées et payés à coups de bâton.