Au lieu de s'installer, à l'exemple de ses prédécesseurs, dans les grandes villes de l'Irak Adjémi ou du Fars, il se décida donc à fortifier Téhéran, représenté par les voyageurs anciens comme une bourgade où les habitants, vrais troglodytes, vivaient dans des tanières creusées sous terre, et utilisa comme ligne de défense les montagnes élevées qui séparent l'Irak du Mazendéran. La réorganisation de l'armée fut le premier objet de sa sollicitude: il enrôla de nombreux cavaliers, et avec leur aide ramena à l'obéissance les provinces rebelles, conquit le Kirman, la Géorgie, entra dans Tiflis et livra la ville à un horrible carnage. Les femmes jeunes et belles furent seules épargnées et emmenées en esclavage; plus de seize mille captives suivirent à pied les hordes victorieuses. Après cette conquête, Aga Mohammed consentit avec une feinte répugnance à se laisser couronner (1796). «Rappelez-vous, dit-il à ses soldats en ceignant la couronne, que, si vous me faites roi, vous vous condamnez aux plus durs labeurs: je ne consentirais jamais à porter cette tiare si mon pouvoir ne devait égaler celui de mes prédécesseurs les plus puissants.»
Selon ses promesses il entreprit bientôt la conquête du Khorassan et se préparait à entrer dans Bokhara, quand les armées de la grande Catherine furent dirigées vers la Géorgie. Aga Mohammed accourut aussitôt sur ses frontières, résolu à en faire un désert. La mort de l'impératrice et, à la suite de cet événement, le rappel des troupes russes interrompirent les hostilités dès le début de la campagne.
Le chah de Perse ne survécut pas longtemps à son ennemie: trois jours après son entrée dans Chechah une dispute bruyante s'éleva entre un de ses serviteurs favoris et un esclave géorgien. Aga Mohammed, impatienté par leurs cris, ordonna qu'on les fît taire en leur coupant la tête à tous deux. Plusieurs chefs puissants demandèrent en vain la grâce des domestiques: l'exécution fut seulement remise au lendemain matin parce qu'on était au soir d'un vendredi et au moment de faire la prière. A quel sentiment de témérité ou à quelle folie passagère obéit le roi en conservant à son service pendant toute la nuit ces deux hommes qui connaissaient assez le caractère impitoyable de leur maître pour ne pas douter de leur sort? N'ayant plus rien à craindre, les condamnés s'adjoignirent un autre serviteur mécontent, pénétrèrent sans bruit dans la tente du monarque, où les appelait leur tour de service, et le tuèrent à coups de poignard. Aga Mohammed avait soixante-trois ans. Le but de la vie de ce prince avait été d'arriver au pouvoir; quand il fut parvenu à la souveraine puissance, son unique désir fut de l'assurer à sa famille. Il avait désigné comme son héritier Fattaly khan, son neveu, auquel il avait voué une affection paternelle, et fit détruire, en vue de lui assurer la couronne, tous les princes ou tous les membres de la famille royale assez puissants pour devenir à sa mort des compétiteurs au pouvoir. Trois de ses frères s'enfuirent, un autre eut les yeux arrachés, et enfin le dernier, le brave Djaffer Kaoli khan, qui l'avait aidé à conquérir le trône et à agrandir l'empire, fut aussi sacrifié et assassiné.
Quand on lui apporta le corps de son frère, Aga Mohammed témoigna un violent désespoir: il fit approcher son neveu, l'accabla d'injures et, lui montrant le cadavre sanglant: «Baba khan, s'écria-t-il, l'âme généreuse qui animait ce corps ne vous aurait jamais laissé jouir en paix de la couronne. La Perse eût été déchirée par les guerres civiles. Afin de vous assurer le trône et d'éviter de pareils malheurs, j'ai détruit le meilleur et le plus dévoué des frères, j'ai commis un meurtre abominable et me suis montré d'une ingratitude criminelle.»
MENDIANTE PERSANE. (Voyez p. [122].)
«Voilà mon successeur, disait souvent le roi en désignant le jeune prince; que de sang j'ai répandu dans l'espoir de lui assurer un règne paisible!»
Aga Mohammed joignait à une ambition immense une avarice sordide. Il avait accumulé des trésors considérables et réuni d'admirables joyaux, arrachés aux descendants de Nadir.
Un jour, un paysan condamné à avoir les oreilles coupées proposait de l'argent au bourreau s'il voulait n'en trancher qu'une seule; le roi l'ayant entendu le fit approcher et lui offrit de lui laisser les deux oreilles intactes s'il consentait à lui donner le double de la somme promise à l'exécuteur. Le paysan, plein de reconnaissance, se jeta aux genoux du roi et le remercia, croyant que grâce lui était faite et que la demande d'argent était une simple plaisanterie, mais il fut bientôt détrompé et obligé de se plier aux exigences cupides du monarque.
Peu de temps après, Aga Mohammed s'entendit avec un derviche pour exploiter les hauts fonctionnaires de sa cour.