LA CITADELLE DE VÉRAMINE.

La citadelle de Véramine était entourée d'un large fossé et d'un chemin couvert dont on ne retrouve pas de traces dans les autres ouvrages. Les murs, d'origine très ancienne, ont été revêtus d'un parement de briques crues à une époque postérieure à la construction des forts isolés. Il est donc à supposer que la citadelle ne différait en rien des autres kalès, et que les défenses accessoires furent élevées par les Seljoucides ou leurs premiers successeurs afin de rendre imprenable la résidence du gouverneur de la contrée. Le nom de kasr (château) donné au fort semble confirmer cette hypothèse.

17 juin.—La température est très élevée. Bien que le soleil fût près de l'horizon quand nous sommes allés tirer aux cailles et aux alouettes, si nombreuses dans les champs de blé, le vieux Phébus nous a mis en un tel état, que nous avons fait serment de ne plus affronter à l'avenir la chaleur du jour.

A peine de retour au logis, un bruit confus se fait entendre; des cris, des imprécations retentissent au dehors, et notre habitation, en général si tranquille, est envahie. C'est aujourd'hui que le ketkhoda rend la justice.

L'ourf ou loi coutumière est appliquée par le roi, mais le monarque délègue son autorité à ses lieutenants, aux gouverneurs de province, aux percepteurs d'impôts et aux chefs de village chargés de juger les cas de simple police. Les ketkhodas ont le droit d'infliger de légères punitions, telles que la bastonnade, ou d'imposer des amendes. Si la faute est grave, le coupable doit être conduit devant le gouverneur de la province, dont les pouvoirs sont plus étendus; toutefois ces hauts personnages ne peuvent condamner à la peine de mort, ce droit étant réservé au chah et, sous la réserve d'une délégation spéciale, aux princes de sang royal. La procédure dans les affaires sans gravité est très simple; les jugements sont rapidement rendus, mais les frais, nuls en apparence, deviennent souvent très onéreux à cause des pichkiach (présents) que les parties envoient aux juges dans l'espoir de les corrompre.

La cour de la maison du ketkhoda sert de prétoire; au milieu se trouve une plate-forme carrelée, flanquée à droite et à gauche de deux petits jardins, dont l'un ne forme qu'un énorme bouquet de passe-roses et l'autre une touffe de grenadiers chargés de fleurs. A cinq heures du soir on ouvre un kanot, l'eau inonde le parterre; un serviteur saisit alors une sébile de bois, arrose la plate-forme, où l'on ne pourrait s'asseoir, tant elle est brûlante, si l'on n'avait soin de prendre cette précaution préliminaire, et, dès que le carrelage est sec et bien balayé, il apporte un tapis de feutre brun et un ballot de couvertures enveloppées dans une toile de coutil. Le ketkhoda descend du talar, s'accroupit sur le feutre, appuie son dos contre les literies et invite le mirza (secrétaire) à s'asseoir à ses côtés. Vis-à-vis du principal juge prennent place deux conseillers, installés comme lui. Des domestiques allument les lalès (candélabres surmontés d'une tulipe de verre destinée à empêcher le vent d'éteindre les bougies), luxe superflu, car la lune ne va pas tarder à paraître et donnera une telle clarté, qu'il ne sera pas besoin de lumière artificielle pour lire et écrire tout à l'aise. Ces préparatifs terminés, les plaignants sont amenés à la barre. Le demandeur parle le premier, développe son affaire dans un discours modéré, entremêlé toutefois de quelques perfides insinuations à l'adresse de son adversaire; celui-ci garde tout en écoutant une parfaite indifférence et, quand son tour est venu, plaide avec un calme parfait. La cause est entendue. Le ketkhoda, après avoir consulté ses conseillers, applique la loi et rend un jugement généralement sans appel; les deux adversaires, se départant alors de leur bonne tenue, se retirent en s'injuriant, et terminent la querelle à coups de poing dès qu'ils ont franchi la porte du jardin.

Les petits procès auxquels nous assistons sont peu variés: ils roulent à peu près tous sur des vols de volailles, ou bien sur l'inexécution de contrats passés entre des propriétaires et des ouvriers engagés à l'année. Ces misérables valets, après s'être fait entretenir tout l'hiver, ont abandonné leur maître au moment de la moisson afin de gagner double paye ailleurs. Les sentences me semblent équitables. Celui qui a volé une poule est condamné à en rendre deux en échange; s'il n'a pas de poules, il remettra à la partie lésée quatorze chaïs (quatorze sous), valeur de ces intéressants volatiles. J'étais loin de me douter de ce prix modeste lorsque je réglais les comptes de notre achpaz bachy (cuisinier en chef).

Quant à l'ouvrier qui a manqué à ses engagements, il rentrera chez le maître qui l'a nourri toute l'année ou recevra des coups de bâton: il a le choix.

La séance devient maintenant tout à fait attachante. A l'audience précédente, une cause des plus graves a été appelée: un jardinier du village, nommé Kaoly, est allé, la semaine dernière, porter à Téhéran plusieurs charges de fruits et de concombres. Puis, ayant repris le chemin de Véramine avec plusieurs collègues, il a eu la maladresse de se laisser voler son vêtement pendant le voyage. Dès son retour au village, Kaoly s'est rendu chez le magistrat pour lui faire part de ses soupçons: «J'ai fait route avec Rezza, Ali, Houssein, Ismaïl et Yaya; je me suis endormi pendant que les ânes se reposaient, et au réveil j'ai cherché en vain ma belle koledja; seuls mes compagnons peuvent avoir dérobé cet habit.»

Immédiatement appelés, les paysans sont arrivés fort émus et ont cherché à prouver leur innocence.