Le ketkhoda a ordonné à son mirza de couper cinq jeunes pousses de même longueur à un grenadier, arbre magique comme chacun sait, et a prescrit aux accusés de les rapporter à la prochaine audience. «La branche, a-t-il ajouté, s'allongera entre les mains du coupable.»
Ce soir, tous les assistants attendent avec un vif intérêt la solution de cette affaire. Les cinq prévenus sont introduits, remettent leur pousse de grenadier au juge; celui-ci les soumet à un examen attentif, puis, prenant la parole:
«Yaya, tu es un coquin, tu as volé la koledja.
—Grâces soient rendues à Dieu, ce n'est pas vrai!
—Tu mens, puisque tu as coupé un morceau de ta branche, espérant éviter ainsi qu'elle ne devînt plus longue que celles de tes compagnons. Kaoly, rends-toi avec un golam (soldat) au domicile de Yaya; le voleur te rendra ton vêtement et reviendra ensuite recevoir vingt coups de bâton.»
Sur cette juste sentence, la séance est levée, on ferme les portes, et le ketkhoda, afin de réparer ses forces, fait apporter le dîner. Après avoir vu Thémis dans tout l'appareil de sa gloire, nous allons l'admirer dépouillée de prestige et mangeant avec ses doigts.
Les serviteurs placent sur le sol un madjmoua (plateau circulaire de la grandeur d'une table); les plats posés au milieu sont peu nombreux, mais d'aspect réjouissant.
Au centre s'élève une volumineuse montagne de pilau mêlé d'herbes fines, de courges coupées en morceaux, et accompagné de lait aigre; des croquettes de mouton font pendant à des volailles nageant dans une sauce destinée à humecter le riz; entre ces deux plats on a disposé, d'un côté, une pile de concombres, et, de l'autre, des couches de pain minces comme des crêpes, superposées sur vingt ou trente épaisseurs. Les verres, les assiettes, les couteaux, les carafes, les fourchettes sont choses inconnues: à peine y a-t-il à Téhéran cinq ou six grands personnages sachant se servir de ces instruments civilisés.
On raconte même à ce sujet que, trois mois avant son premier voyage en Europe, le chah se fit donner des leçons de fourchette; son éducation ayant été des plus laborieuses, il eut la fantaisie d'amuser l'andéroun aux dépens de ses ministres, et les invita, dans ce but, à venir dîner au palais. L'étiquette persane exigeant que le roi mange seul, il ne pouvait présider au festin et s'était caché avec ses favorites derrière un paravent, à travers les joints duquel on pouvait suivre des yeux les péripéties du banquet.