IMAMZADDÈ YAYA. (Voyez p. [148].)

Les convives arrivèrent à l'heure dite, tout heureux de goûter aux merveilles de la cuisine royale; mais la cigogne invitée chez le loup ne fit pas plus triste figure que les Excellences en constatant que le dîner, préparé à l'européenne, devait être mangé avec des fourchettes. Les ministres firent d'abord bonne contenance, s'assirent et mirent la meilleure volonté du monde à couper avec les couteaux et à maintenir au moyen de fourchettes les viandes placées sur leurs assiettes; ils s'encourageaient les uns les autres et enviaient le sort de leurs collègues assez habiles pour se régaler sans se piquer la langue ou les lèvres. Le roi et ses femmes se réjouissaient à la vue de l'embarras général, quand l'une d'elles, voulant prendre la place de sa compagne, heurta le paravent. Un bruit épouvantable fit retourner tous les assistants: l'écran s'était abattu. Sauve-qui-peut général: les femmes non voilées ramènent par un mouvement instinctif leurs jupes sur leur figure sans songer aux suites de cette imprudente manœuvre, tandis que les convives, désireux de prouver à leur souverain la pureté de leurs intentions, mettent d'abord leur main devant leurs yeux, puis se jettent la face contre terre et se glissent sous la table.

A Véramine on mange avec les doigts, préalablement lavés au-dessous d'une aiguière. Tous les convives, maîtres et serviteurs, s'agenouillent en rond autour du plateau, relèvent leur manche droite jusqu'au coude, appuient le bras gauche sur leur poitrine de manière à retenir les vêtements et portent la main au plat avec une égale précipitation. Chacun prend autant de pilau que la paume de sa main peut en contenir, serre le riz en le pétrissant, saisit ensuite dans tous les plats les morceaux de viande qu'il préfère, les fait glisser avec le pilau, forme de ce mélange une boule, qu'il trempe parfois dans du lait aigre, et, quand elle est à point, ouvre une large bouche et engloutit cet étrange amalgame, presque sans le diviser avec les dents. Si la boule est trop volumineuse, on voit les dîneurs allonger le cou à la manière des chiens qui s'étranglent, afin de comprimer l'œsophage et de faire glisser la pâtée au fond de l'estomac.

TOUR DÉCAPITÉE A VÉRAMINE. (Voyez p. [149].)

Il n'est pas dans les habitudes de causer ou de boire pendant les repas. Que deviendrait la part du bavard ou du paresseux?

Quand le dîner, dont la durée n'a pas dépassé dix minutes, est fini, les bassins et le plateau sont emportés, et l'on fait passer un saladier rempli de serkadjebin (vinaigre aromatisé avec de l'eau de roses), que l'on prend dans de profondes cuillers de bois délicatement travaillées, puis chacun lave ses mains, fume un kalyan, fait la prière, étend ses couvertures à terre, s'allonge et s'endort. Qu'un doux sommeil et des songes heureux soient le partage des juges de Véramine!

18 juin.—Ce matin nous avons visité l'imamzaddè Yaya, un des monuments les plus intéressants de la contrée, mais aussi le seul qui soit fermé et gardé.

Il est lambrissé à l'intérieur de belles faïences à reflets métalliques. Quelques parties de ce revêtement ont été dérobées et vendues à Téhéran à des prix très élevés; à la suite de ces vols, l'entrée du petit sanctuaire a été interdite aux chrétiens, et cette défense est d'autant mieux observée que les chapelles sanctifiées par les tombeaux des imams sont, aux yeux des Persans, revêtues d'un caractère plus sacré que les mosquées elles-mêmes. Nous faisons exception à la loi commune, le chah ayant bien voulu, dans l'intérêt des études de Marcel, nous autoriser à franchir le seuil du sanctuaire. A la vue de l'ordre royal, le ketkhoda a chargé son frère de nous accompagner; sa présence n'a pas été inutile. Au moment où nous sommes arrivés, la garde de la porte était confiée à des paysans armés de bâtons, entourant un mollah coiffé du turban blanc réservé aux prêtres.

L'imamzaddè Yaya a été construit à trois époques différentes; la mosquée est seljoucide et date du douzième siècle, mais elle comprend dans son ensemble un petit pavillon très ancien à toit pointu dont les formes rappellent l'Atabeg Koumbaz de Narchivan. Cette enclave remonte sans doute au temps des Guiznévides, ainsi que l'indique le travail fait pour raccorder les diverses parties du monument et souder entre elles les maçonneries anciennes et nouvelles. Toutes les faïences à reflets métalliques du mihrab, du lambris et du tombeau ont été posées bien après la construction du deuxième imamzaddè, et l'on a dû, afin de les placer, détruire une partie de la décoration primitive. Cette constatation est du plus haut intérêt, car elle détermine d'une manière positive l'époque exacte à laquelle furent produits en Perse les plus beaux reflets métalliques. Si je m'en rapporte aux renseignements pris à Téhéran et à notre impression personnelle, il n'est pas possible d'obtenir des émaux plus purs et plus brillants que ceux de l'imamzaddè Yaya.