Le soir nous montons sur la terrasse avec une échelle; l'emplacement où doivent être étendues les paillasses est soigneusement balayé afin d'en chasser les scorpions ou les tarentules, puis les serviteurs apportent le ballot contenant les lahafs et visitent à leur tour ces couvertures. Que s'est-il passé hier? Nos lits ont-ils été posés un instant à terre? C'est probable, car j'ai été mordue au pied cette nuit. La douleur n'a pas été vive, je me suis à peine réveillée et n'ai même pas pensé à me cautériser. Au jour la blessure est déjà enflammée, c'est à peine si je puis marcher. Je ne saurais cependant, à l'exemple de saint Siméon Stylite, qui passa, je crois, vingt-deux ans sur un pilier, finir mes jours sur cette terrasse; il faut d'ailleurs que j'arrive à la tente du général, où, si j'en crois mes pressentiments, j'assisterai à une bonne comédie.
Marcel a relevé le plan de la digue, qui, à part ses fondations vicieuses, est d'une solidité à toute épreuve; il a grossièrement nivelé la vallée en amont de manière à connaître la quantité d'eau emmagasinable, et va interroger aujourd'hui le maître maçon chargé de lui faire connaître le prix des bois, de la main-d'œuvre et des matériaux, documents nécessaires à l'établissement du devis estimatif. Le général et l'ousta attendent avec une impatience non dissimulée le résultat de cette conférence.
Ce dernier prend la parole et fait ses comptes de telle sorte que le prix de revient de tous les travaux est ici deux fois plus cher qu'en France ou en Angleterre, bien que le salaire journalier d'un bon ouvrier persan atteigne à peine un franc cinquante et que les matériaux soient en partie à pied d'œuvre.
Marcel, pris de dégoût, coupe court à l'entretien et déclare aux deux hommes de confiance du prince que, ne pouvant se baser sur des renseignements erronés, il enverra le projet d'Ispahan et se fixera pour faire ses calculs sur la moyenne des prix de France: le naïeb saltanè se débrouillera comme il lui plaira. Cette réponse n'est pas du goût du général. Le guerrier se retire sans mot dire, mais, sous prétexte d'intolérables douleurs d'entrailles, il refuse de se mettre à table et finit même par déclarer que le mauvais état de sa santé le met, à son grand regret, dans l'impossibilité de nous accompagner plus longtemps et le force à regagner au plus vite Téhéran. En conséquence, notre départ est fixé à ce soir.
Je donne l'ordre de charger nos mulets, quand on vient m'apprendre que le général, afin de réaliser une petite économie, a renvoyé depuis quatre jours ces animaux à Téhéran. On pourrait bien aller chercher des bêtes à Saveh, mais le Ramazan commence après-demain: les khaters arriveraient au début de la fête, et les muletiers se refuseraient certainement à entreprendre un voyage pendant les trois premiers jours de ce mois béni. Pour conclure, Abbas Kouly khan nous engage à faire charger les mafrechs et les appareils sur un vieux chameau incapable de faire plus de dix-huit kilomètres par jour, ou de diviser les colis en paquets de quarante kilogrammes, que l'on disposera sur de petits ânes gros comme des chiens. Ce dernier parti est encore le plus sage. Montés sur des chevaux de selle que nous avons eu le bon esprit de toujours conserver auprès de notre cabane, nous disons adieu sans regret à la triste plantation de grenadiers, et prenons la direction de Koum, accompagnés d'un soldat d'escorte, et suivis de la minuscule caravane de bourricots.
31 juillet.—Quelle terrible nuit nous avons passée! Je ne me souviens pas d'avoir éprouvé de ma vie semblable fatigue. Les ânes, malgré toute leur bonne volonté, ne pouvaient suivre le pas rapide des chevaux et nous condamnaient à de perpétuels arrêts. Nos efforts étaient impuissants à retenir de vigoureuses bêtes au repos depuis quatre jours. Vers minuit, vaincus par la fatigue accumulée à Saveh, tombant de sommeil, nous nous sommes endormis tous deux, la poitrine appuyée sur l'arçon des selles et les mains accrochées aux crinières des chevaux. Au réveil nous étions seuls avec Houssein, le soldat d'escorte. J'ai secoué ce brave homme et lui ai demandé s'il se sentait capable de nous conduire à l'étape. «C'est la première fois que je viens dans ce pays, m'a-t-il répondu, je ne puis connaître le chemin; mais soyez sans inquiétude: nous ne pouvons être perdus, car les chevaux se sont dirigés seuls; nous avons pris les devants, la caravane ne nous rejoindra pas avant une heure.» Alors nous avons mis pied à terre, et, la tête posée sur nos casques en guise d'oreiller, nous avons repris le somme interrompu. Au petit jour quelle a été ma surprise, en ouvrant les yeux, de constater que j'étais étendue sur un sol couvert de cailloux! Marcel ne s'est pas montré plus douillet, et tous deux avons éprouvé la même sensation de bien-être quand nous nous sommes allongés il y a deux heures sur ce lit offert gratis à tous les voyageurs.
Tout à coup j'entends un bruit de grelots: ce sont les âniers; ils nous engagent à remonter au plus vite à cheval. Le manzel (logement rencontré à la fin d'une étape) ne doit pas être loin: Avah, nous a-t-on assuré hier, est à huit heures de marche de la digue. J'interroge les guides; ces braves gens m'avouent qu'ayant passé une partie de la nuit à nous chercher, ils se sont perdus à leur tour; peut-être en marchant rencontreront-ils quelque indice de nature à les remettre dans la bonne direction. Marcel consulte la boussole et donne l'ordre aux tcharvadars de se diriger vers le sud-est. Une heure après avoir pris cette orientation, nos hommes aperçoivent à l'horizon des pans de murs de villages ruinés. Leurs visages se rassérènent, ils sont sûrs maintenant d'arriver ce matin à l'étape.
J'éprouve à cette nouvelle une véritable satisfaction; la lutte avec ma monture et le repos sur un lit de cailloux m'ont brisé l'épine dorsale et moulu les jambes, la plaie de mon pied s'est largement ouverte: je suis à bout de forces et de courage.
Enfin, treize heures après notre départ de Saveh, les guides me montrent l'enceinte d'Avah. C'est le repos! c'est la fraîcheur! Par un dernier effort je pousse mon cheval et j'arrive enfin devant la porte du bourg. Des vieillards, à la barbe teinte en rouge, sont assis sur des bancs de terre et nous indiquent, en fait de logis, une petite place, située hors du village et plantée d'arbres trop jeunes encore pour donner de l'ombrage. La perspective de passer toute la journée en plein soleil est peu séduisante. Nous aurions bien été forcés de nous contenter de ce pitoyable manzel si les paysans, en s'informant auprès d'Houssein du but de notre voyage, n'avaient appris de sa bouche que les Français étaient de savants ingénieurs et venaient de visiter la digue de Saveh afin d'indiquer au chah le moyen de la réparer. A cette nouvelle, les vieillards se lèvent, nous interrogent avec anxiété; et, quand Marcel leur affirme qu'il suffit de la bonne volonté royale pour donner de l'eau à toute la plaine, ces hommes à la mine tout à l'heure si revêche se précipitent et baisent nos vêtements. «C'est Allah qui vous envoie! Cinq fois par jour nous prierons Dieu de vous préserver de tout malheur. Vous êtes les bienvenus, veuillez honorer de votre présence nos pauvres demeures.» Les uns saisissent les brides et les étriers de nos chevaux, nous aident à mettre pied à terre; les autres ouvrent la porte du village et nous conduisent vers un beau balakhanè. En entrant dans cette pièce, il me semble que j'aurais été dans l'impossibilité de faire un pas de plus; sans attendre même un tapis, je me laisse tomber sur le sol à côté d'un morceau de bois que j'ai aperçu dans un coin et dont il me reste encore l'instinct de faire un oreiller.
Vers trois heures la faim me réveille.