La voix répéta :

— J’y vais ! Un peu de patience, Arnet.

Arnet, — c’est la forme provençale d’Ernest.

Un pas lent retentit. M. Augias, traînant un peu ses jambes lourdes de rhumatismes, apparut au bas de l’étroit escalier. De sa calotte de curé, qui cachait sa calvitie, s’échappaient en franges quelques cheveux blancs. Son visage ovale, un peu jauni, rasé proprement, exprimait la paix de l’âme, avec une certaine tristesse habituelle, que fréquemment éclairait un sourire aussitôt disparu.

M. Augias était veuf. Il disait parfois qu’il avait perdu un fils chéri ; mais ce fils, Augustin, aujourd’hui âgé de vingt ans, n’était pas mort ; il avait « mal tourné ». Fier de la petite instruction primaire qu’il avait reçue dans une école du Var, dirigée jadis par son père, il s’était cru poète et romancier. Il répandait en strophes puériles, mal cadencées et mal rimées, une âme artificielle où s’alliait à un romantisme attardé un futurisme incompréhensible. Son âme vraie n’était que sottise ambitieuse, mégalomanie enfantine, révolte anarchique et servilisme prudent. Son père, qui ne voulait plus le voir, se maudissait lui-même de n’avoir pas su donner à son propre fils une règle morale ; mais il n’y avait plus rien à tenter pour sauver le jeune homme, dont il n’avait plus de nouvelles depuis de longs mois. Le jeune gaillard était resté quelque temps à Paris ; et déjà il se sentait vaincu par la vie, déclassé, perdu. Par orgueil, il n’osait plus revenir dans sa ville natale. Il était, à l’heure présente, garçon de bureau dans une banque, à Marseille. Son service consistait à balayer les salles tous les matins, et à coucher, la nuit, dans une soupente, d’où il pouvait, par un judas, surveiller les salles, qu’à la moindre alerte il éclairait en mettant le doigt sur un bouton électrique. Pour remplir utilement cet emploi, sa poésie et tous ses pauvres souvenirs scolaires lui étaient parfaitement inutiles. Mais, le dimanche, il se promenait en veston noir trop court, avec une cravate de soie rouge, et la canne à la main. Dans ce costume, il était l’orgueil des bars de banlieue. Il y récitait, devant des nervis éblouis, des poésies enflammées, traversées par tous ses mauvais désirs de paresseux sans espérance.

M. Augias savait tout cela vaguement ; et c’était la cause secrète des tristesses du vieil instituteur honnête homme.

— Qu’est-ce qui vous amène, mon brave Arnet ? Asseyez-vous.

Arnet ôta son feutre aux bords dentelés par l’usure, et s’assit sur une des quatre chaises de paille qui entouraient la table de bois blanc, bien frottée.

M. Augias était son propre serviteur ; il faisait son lit tous les matins de bonne heure, mettait en ordre sa maison, raccommodait ses vêtements et son linge, allait aux provisions, préparait ses repas. Arnet, dans sa hutte construite de ses mains, beaucoup plus haut sur la pente des Maures, dans la forêt de châtaigniers, se livrait à des occupations du même genre et cette conformité d’habitudes le rapprochait encore d’Augias. Seulement, l’habitation d’Arnet était un peu celle d’un sauvage ; l’intérieur d’Augias était celui d’un civilisé rustique.

Lorsque Arnet fut assis, M. Augias ouvrit une armoire, prit deux tasses à fleurs jaunes et rouges et les plaça sur la table. Sur le fourneau, un « toupin » vernissé était en train de bourdonner la chanson de l’eau qui dansote ; dans l’eau bouillante, il jeta trois cuillerées de café et retira le toupin du feu ; puis il y versa une cuillerée d’eau froide, — ce qui fit tomber au fond le marc alourdi…