Victorin n’attacha aucune attention à cette réminiscence historique. Il ne vit qu’une chose : Arlette était décidée à partir ; ses parents à lui, en étaient cause. Il eut un grand mouvement de colère contre eux :

— Je ne tarderai pas à te rejoindre, dit-il.

A l’ardeur de cette réplique, Arlette comprit que son départ était peut-être le meilleur moyen d’exciter Victorin, de le faire rompre, momentanément du moins, avec sa famille et de l’amener enfin au mariage. Elle comptait bien, plus tard, à force de bonne grâce irrésistible, reconquérir les Bouziane et leur héritage.

— Alors, comme ça, tu es bien décidée à nous quitter, Arlette !

Si elle était décidée !… Il devrait être le premier à lui conseiller ce départ. Elle souffrait trop des injustices du monde. Et pourquoi souffrait-elle ? Parce qu’elle aimait ! Et qui ? Victorin ! Elle souffrait pour lui !

— C’est pour mon amour ! C’est pour toi que je souffre, ô mon amour !

— C’est vrai, pourtant ! se disait Victorin.

Et il se sentait à la fois tout contrit et tout fier.

— Va, lui dit-il, je ne serai pas longtemps à te rejoindre pour toujours, si la place de gardiens qu’on t’a promise, pour toi et moi, est bonne comme il semble. Écris-moi bien ton adresse, et j’irai te voir et prendre, sur cette place, des renseignements.

Ainsi parlait-il, et cependant, quoiqu’il fût aveuglé, et rendu sourd aux bons conseils, par l’amour, qui est un méchant mal, son cœur, en même temps, se serrait à l’idée d’avoir à quitter bientôt la terre paternelle. Tant que la réalisation de ce projet était demeurée lointaine, il l’avait acceptée en lui-même ; mais à la voir toute proche, il éprouvait déjà comme une manière de regret, sans pouvoir se dire s’il regrettait tout de bon d’avoir à partir.