Après tout, il aimait la mère et le père, encore qu’il ne le leur fît pas voir, l’usage des travailleurs de la terre n’étant pas de se faire des « mounineries », ce qui revient à dire des amabilités en grimaces de singe.

Lorsque les quasi-fiancés se dirent adieu, Victorin se sentit le cœur triste, mais il ne s’expliquait pas si c’était parce qu’il fallait se séparer d’Arlette, ou bien parce que cette séparation allait bientôt nécessiter son départ à lui.

Et Arlette s’en était allée, un peu pour partir, chercher aventure, un peu par orgueil, parce qu’elle allait être une demoiselle dans l’arrière-boutique d’un magasin de la rue Saint-Ferréol. Là, elle aurait parfois à recevoir les pratiques, de belles madames « comme il faut » dont elle copierait de son mieux les manières élégantes.

— Si Madame le désire, on me permettra certainement de porter ce petit paquet chez Madame.

Et alors, qui sait, elle rencontrerait, dans la maison riche, le marquis de Carabas ou le prince des contes de fées, celui qui épouse des bergères.

En attendant, elle aurait pour camarade et protecteur Augustin Augias, qui lui avait arrêté une belle chambre dans le vieux quartier de Marseille, mais à deux pas de la Canebière.

De Marseille, elle écrivait :

A Monsieur Victorin Bouziane,
Propriétaire-agriculteur,
Aux Mayons (Var).

« Marseille, rue Vieille, no 10ter, près la Bourse.

« Mon beau Victorin,

« Je t’écris pour te faire savoir de mes nouvelles, que j’en espère des tiennes, qu’elles soient pareillement bonnes pour ce qui est de la santé. Pour quant au reste, qui est le contentement d’esprit, les plus grands auteurs qu’on peut lire, même sur les journaux, disent que la vie est une perturbation continuelle qui n’est pas près de finir. Comme nos aïeux ils l’ont connue, la vie, nous l’avons trouvée, et nos enfants la retrouveront de même, par malheur. Et que, s’il n’y en a pas une autre, de vie, après notre mort, et point de bon Dieu comme se le croyaient les gens d’autrefois, alors il faut en prendre son parti, et chercher un peu de plaisir par soi-même, sur cette terre de pas grand’chose, puisque tu as vu par toi-même ce qu’un monsieur peintre, qu’on ne connaît pas, a pu me faire d’ennui dans un seul et même jour, sans que je me le sois reserché en rien, vu que je ne savais pas même son existence cinq minutes avant. Mais j’avais eu tant d’autres ennuis avec les huns et les autres qui finissaient par m’appeler tous la Gavotte, moi qui ne serche qu’à être simplement comme il faut, que je ne pouvais plus y tenir, notablement par rapport à ton père qui m’a été le plus dur. Mais je ne lui en veux pas quand même, après tout, à ton père, qu’il ne m’a jamais pour ainsi dire parlé — que bonjour, bonsoir — avant que tu te sois déclaré comme pour devenir mon Victorin, rien qu’à moi. Enfin, je leur pardonnerai tout, à tes parents, quand je serai ta femme, et que, sans doute, ils cesseront alors de me faire contre, quand ils verront notre union bénie même par Dieu s’il en existe un et par nos enfants à venir.

« Écris-moi vite ici, que, sans consolation de tout ça, je me languis de toi, de toi seulement, vu que tout le reste des gens des Mayons, il ne m’importe guère. Ils sont trop méchants pour un cœur sensible comme tu sais. Tu l’as bien dû comprendre le jour du peintre, mon cœur sensible, que je me le reproche des fois comme étant cause de t’avoir, ce jour-là, crié à l’après, mais j’étais nerveuse. Les femmes, tu sais, elles sont sujettes aux nerfs par leur trop grande délicatesse. Et j’étais comme une fleur tremblante sur sa tige, le jour des châtaignes. Ici, une fois, au magasin, où je travaille aux modes de Paris pour tout Marseille, j’ai vu une de nos plus belles madames, qu’elle s’essayait un chapeau et qui s’est trouvée mal. Elle est connue pour être une dame marquise, que tout le monde sait de ses histoires. Et on m’a dit qu’elle s’est trouvée si mal, parce qu’elle venait de voir, à travers nos vitres du magasin, passer un monsieur avec une autre dame, dans une voiture qui est, d’après l’on dit, sa rivale. Tu vois que les personnes du bon ton perdent aussi la tête ; et pourquoi que nous, nous n’aurions pas nos nerfs comme elles ? Un jour, Arnet, aux Mayons, s’est moqué (de quoi je me mêle !) de mes bas à jours. Je lui ai répondu hardiment que les filles pauvres ont des jambes tout comme les duchesses. Et tu as trouvé que j’avais eu la réponse bien prête et bien envoyée, comme c’est vrai ; je sais bien que j’ai de l’esprit naturel. Ne m’oublie pas. Je ne pense qu’à toi, dans ma chambrette, qu’elle a un pot de fleurs sur sa fenêtre, d’une plante que j’ai cueillie sur ta terre que tu as cultivée de ton bras puissant et sans repos. Tu verras comme c’est beau, Marseille ; je suis tout à côté des quartiers neufs, mais dans le vieux quartier, mais à deux pas de la Canebière et de la Bourse, que la mairie y est bien, elle aussi, dans le vieux quartier, dont les ancêtres ne rougissaient pas. Et puis, tu sais, il n’y a que de sottes gens. Je n’en rougis donc pas non plus d’être pauvre et de travailler dans la vertu, et je reconnais que la noblesse des sentiments vaut mieux qu’une ceinture tout en or fin. Je sais ce que je vaux ; et je me dis ton Arlette digne de son Victorin qui t’attend et qui t’aime par-dessus tout même les étoiles du ciel.

« Arlette ».

« Postcriton. — J’allais oublier le plus principal, qu’il y a, au Prado, cette villa que j’ai vue où que l’on demande des gardiens. Rien à faire qu’à vivre, comme je t’avais fait espérer, dans une maisonnette blanche et rouge avec des abat-jour bleus, près d’une grille dorée, avec un télaifone qui communique avec le château ou villa, pour dire aux patrons quelle personne que ce soit qui se présente comme visite ou autre. Cent vingt francs et rien à faire ! que d’être dans un jardin tout en manificence avec des plantes des colonies étrangères. Ce serait ta part. Je pourrais même garder ma place que j’ai maintenant ou rester avec toi, ou bien te revenir le soir, et rien à faire alors, le soir, que de t’aimer — pour quatorze cent quarante francs par an.

« Ta petite pour toujours si tu le veux encore.

« Arlette. »

XXIII
CONSEIL DE FAMILLE

Le temps des violettes était arrivé. On voyait leurs feuilles, en touffes bien rondes, bien vertes, en longues lignes, sur la terre brune fraîchement remuée, sur de grands espaces. C’est une des cultures du Midi. De Carqueiranne, d’Hyères ou de Nice, où elles pullulent, la mode vient de cultiver les violettes sur divers points de la région du Var qui avoisinent la ligne du P.-L.-M. Les Bouziane s’essayaient à cette culture depuis deux ou trois ans. Les douces petites fleurs ne manquent pas à leur réputation, qui est d’être modestes. Sous les touffes très drues, et sous l’ombrelle des feuilles larges, elles sont tapies dans l’ombre comme de sages fillettes des temps d’autrefois. Mais autour d’elles, l’air est tout chargé de leur charme parfumé ; on les devine de très loin, et c’est un enchantement de saison. Peu d’entre elles, pourtant, restent au pays. Comme des Arlettes, mais bien malgré elles, elles s’en vont dans les villes, les innocentes, à Marseille, à Lyon, à Paris. Elles entreront dans les cafés : « Violettes, M’sieu ? » Elles seront vendues le long des trottoirs boueux, sous les bruines d’octobre, à la lueur blafarde des réverbères, à la sortie des cafés-concerts et des théâtres, aux portières des fiacres, par des petites filles suspectes. En attendant, les violettes des Bouziane embaumaient les alentours de leur bastide. Ah ! si elles avaient connu leur future destinée ! et si elles avaient pu parler à Victorin ! Bien mieux que maître Augias ou son ami Arnet, elles auraient réussi à le convaincre :