— Eh bien ! dit le père, Victorin veut nous désobéir ; il se cherche son malheur. Pour rejoindre Arlette, qui a quitté les Mayons, il veut quitter le bien et la maison des Bouziane ; il veut Arlette ; il veut l’épouser. Quel conseil lui donnez-vous ?
Comme s’il eût eu à se défendre contre une agression brutale, inattendue, le vieux, la face crispée soudainement, l’œil luisant avec dureté, se souleva comme s’il eût bondi ; et maintenant, assis, sa chemise entr’ouverte sur sa poitrine montrant son cou long et maigre, aux tendons en saillies, il éleva son bras droit ; et, la main fermée, l’index dressé, il fit le geste qui veut dire « non ». Le torse retomba en arrière, la tête reprit sur l’oreiller la position et l’immobilité qu’elle avait tout à l’heure ; les yeux demeurèrent ouverts ; ils semblaient, par-dessus les têtes, regarder la lumière du dehors ; les lèvres s’entr’ouvrirent pour laisser échapper un menu souffle…
Victorin sanglotait. Bouziane et sa femme prirent des violettes à poignées, et, les répandant sur le lit, ils semblèrent offrir à l’ancêtre mort les prémices de la récolte nouvelle.
XXIV
DEUX INDÉPENDANTS
Arlette, demoiselle d’arrière-boutique à Marseille, rue Saint-Ferréol, jouissait, tout en manœuvrant une machine à coudre, d’un bonheur ineffable qui était de voir, par une fenêtre basse, les passants d’une rue transversale, affairés ou nonchalants, et dont quelques-uns, vieux ou jeunes, lui souriaient parfois.
Elle écrivait à Victorin :
— « Ne viens pas encore me voir. Je m’installe peu à peu. Je veux que tu me trouves dans une chambre mieux arrangée ; et, pour cela, il faut que je travaille encore à me gagner le prix d’un joli mobilier. Pour le moment, je suis en garni. Je te dirai quand tu pourras venir. »
Victorin ne s’expliquait pas qu’il n’eût plus aucune impatience de la retrouver. Il acceptait ces délais avec une involontaire satisfaction. Tout en se considérant comme engagé vis-à-vis de la jeune fille, il accueillait presque avec joie la nécessité de retarder le rapprochement. Quand il constatait en lui-même ces dispositions :
— Sans doute, se disait-il, la recommandation de mon pauvre grand-père m’a impressionné, et tous ces retards seraient pour lui faire plaisir. Retarder le moment de la revoir, c’est bien le moins que je puisse faire pour donner satisfaction au pauvre mort. Et puisque l’ajournement vient d’Arlette elle-même, je n’ai rien à me reprocher vis-à-vis d’elle. Et, ainsi, je contente ma mère qui m’a dit, le jour où le grand-père est mort : « Attends au moins d’avoir fait ton service militaire… Grand-père t’aurait demandé au moins cela. C’est l’avis de ton père. Donne-nous ce petit contentement. D’ailleurs tu n’as pas encore l’âge de te marier si nous ne sommes pas consentants. »
Victorin, à ces paroles de sa mère, avait secoué la tête ; il comprenait bien ce qu’elle se pensait : elle voulait gagner du temps, et son père de même.