Quant à Augustin, étonné des sagesses d’Arlette, il végétait, pauvre balayeur de salles, dans une richissime maison de banque, où, journellement, lui apparaissaient, derrière une grille solide, des monceaux d’or et de billets bleus. D’abord, cela lui avait donné envie ; puis, peu à peu, il s’était habitué à voir ces trésors comme on regarde les astres du ciel, avec le sentiment qu’ils sont à l’infini. Mais il lui restait un autre sentiment : celui d’une irrémédiable déchéance. Il se disait :
— Je ne serai jamais rien, ni bourgeois, ni ouvrier, ni paysan ; rien, pas même un brave serviteur dans une maison qui sache rendre justice à mon mérite ; rien, je resterai un valet d’administration, dont la Société, qui l’occupe mécaniquement, ignore tout, les ambitions, les justes désirs et les amères souffrances.
Il y avait bien l’amitié d’Arlette ; mais les froideurs calculées, mesurées, de la rusée donzelle, avaient porté fruit. Il la contemplait comme il regardait les billets bleus et l’or de sa banque, avec un sentiment de morne désolation. Jamais elle ne serait sa femme.
En songeant à son père, aux leçons qu’il en avait reçues, et à l’impossibilité d’un retour au pays, retour que lui interdisait son orgueil, Augustin, parfois, se répétait que, lorsqu’on veut, on peut mourir, échapper à tout.
XXV
FLEURS ET PLUMES
Juin était revenu, et, avec lui, le dépiquage du blé.
En se retrouvant, guides en main, au milieu de l’aire sous un soleil torride, tandis que tournaient les chevaux et que le père Bouziane éparpillait les gerbes sous leurs pieds, Victorin se reporta au jour, où, pour la première fois, l’année dernière, il s’était mis en révolte ouvertement contre l’autorité paternelle. Une lassitude lui vint d’être toujours à attendre, sans rien réaliser de ses désirs d’amoureux. Son indécision lui parut avoir assez duré. A quoi bon faire, avec si longue attente, souffrir ses parents et son Arlette, et se faire souffrir lui-même ? Il partirait pour Marseille le lendemain. Il la verrait, la consolerait, fixerait, même très lointaine, la date de leur mariage. Bien plus, tout cela lui semblait si juste, si raisonnable, qu’il se flattait d’obtenir sans trop de peine l’approbation de sa mère. Quand elle le voulait, elle savait toujours fléchir le père. Il aurait le consentement de ses parents. Ainsi rêvait-il. Facilement, on croit possible ce qu’ardemment on désire. Pourquoi même attendrait-il d’avoir fait son service militaire ? Ce serait sottise. La loi de trois ans était votée. Faudrait-il attendre encore trois ans ? Comment avait-il pu admettre cette idée une minute ?
— Père, dit-il, le soir, à table, — demain j’irai à Toulon. Il faut que je prenne des renseignements sur les engagements militaires ; pourquoi, en m’engageant, je pourrai choisir mon régiment. C’est un grand avantage. Je pense être de retour demain soir, mais si ce n’était qu’après-demain matin, ne vous en inquiétez pas.
Le père Bouziane eut, un instant, le soupçon d’un mensonge ; il regarda attentivement son fils, lui vit un visage tranquille, un grand air de loyauté, et dit :
— Bien.